Si j’en avais le pouvoir… – La Cour des Miracles

Au Sénégal, et en résidence avec le Musée de la Photographie de Saint-Louis, j’anime ce jour-là un atelier d’écriture avec une formidable classe de 4è, du lycée de jeunes filles Ameth Fall. L’élève est en 4è. Elle se prête au jeu de ” Si j’en avais le pouvoir, je … ” et prend la parole.
 
La jeune fille se lève lentement, la posture altière, le geste délicat et observe en silence les nombreuses élèves qui l’entourent. Lorsqu’elle obtient l’attention de toutes, lorsqu’elle les sent enfin suspendues à ses lèvres, elle commence son allocution.
 
Elle prend soin d’articuler chaque mot, de le couper, de le marteler, de le crier, de le chanter, de le rire, de le moquer.
 
– Si j’en avais le pouvoir, j’installerais à travail égal, salaire égal. Pas seulement au niveau des entreprises, pas seulement au niveau des écoles, mais au sein des maisons d’abord. Je travaille deux fois plus dur que mes frères pour pouvoir concilier école et vie familiale. Ce ne sont pas seulement les femmes mariées ou les mères qui travaillent à la maison. Quand tu rentres de l’école, à chaque fois que tu te mets devant ton cahier, que tu prends ton stylo, que tu t’appliques à écrire, tu entends : “Viens par-ci, viens par-là !”. Tu rentres à la maison, tu trouves tes frères assis sur le canapé, en train de manger, allongés au milieu du bazar qu’ ont foutu et que tu devras ranger car là encore, s’il y a du bazar, on ne blâmera pas les garçons, on te blâmera .
 
J’installerai, si j’en avais le pouvoir… On ne parle plus aujourd’hui du droit d’aller à l’école pour les filles, mais du maintien à l’école. Maintenant, les filles vont à l’école, elles obtiennent leur baccalauréat, ce n’est plus tellement problématique, mais après le bac… qu’est-ce qu’on lui dit ? A présent, tu as assez étudié, maintenant, si tu as trop de pouvoir, les hommes auront peur de toi ! N’est-ce pas? N’en êtes vous pas témoin ?
 
Les élèves s’écrient en choeur : ” Siiiiii ”
 
– Quand tu vas à l’université, que tu commences ta licence, on te dit : Pourquoi faire ? que tu passes ta licence 2, on te dit : ha ! Tu te fais vieille ! Tu prépares ton master ? on te répète : tu deviendras vieille, vieille, vieille fille ! N’est-ce pas? N’en êtes vous pas témoin ?
 
En choeur : ” Siiiiii ” Quelques rires fusent.
 
– Alors j’installerais, si j’en avais le pouvoir, une mentalité. Je n’installerais pas de droits, mais une mentalité. Une mentalité qui permettrait à tous de pouvoir rêver et réaliser ses rêves.
 
Si j’avais une fille, je lui apprendrai les tâches ménagères, je lui apprendrai la morale, je lui apprendrai tant et tant de choses ! Je ne lui apprendrai pas les tâches ménagères pour que demain, elle les fasse pour un homme, ou pour une société qui la trouve inférieure. Je lui apprendrai les tâches ménagères pour qu’elle soit indépendante, parce qu’on le dise ou non, les hommes sénégalais sont dépendants des femmes sénégalaises. N’est-ce pas? N’en êtes vous pas témoin ?
 
Toutes : ” Siiiiii ” Rires aux éclats.
 
 
– Je vais vous raconter une histoire. La fois où maman est allée à Dakar. On est monogame dans la famille, donc c’est papa, maman et les enfants. Papa devait rester ici et maman était partie à Dakar. Nous les filles, on était obligées d’aller chez grand-mère et papa est resté dans la maison à Saint-Louis, lui et mes deux frères. Maman avait garni le frigo pour eux… mais quand on est revenu, tout était pourri… ! On avait laissé des oeufs, pourris… ! Et en plus de ça, ils se plaignaient, mi-grondeurs, mi-larmoyants : pourquoi êtes-vous parties ? pourquoi ?
… et papa me faisait les yeux doux : ma petite fille chérieee, est-ce que tu pourrais me faire un petit plat… parce là, on a faim ! Et mes frères : Oui s’il te plait, on n’a mangé que des bonbons, et on en a assez mangé !
 
Les hommes sénégalais, et vous le savez tous, ils ne sont pas…
 
Toute la classe s’écrie, parfaitement synchrone, détachant soigneusement les syllables : “IN DE PEN DANTS ”
 
 
L’oratrice poursuit :
 
 
– Ils ne peuvent ni s’alimenter sans nous, ils ne peuvent ni s’habiller sans nous… ni rien sans nous. Leur repas ? c’est nous.
 
Leur tailleur ?
 
Les élèves répètent de plus en plus fort, criant presque. ” C’est nous ! ”
 
Leur lessive ? ” C’est nous ! ”
 
Leur slips sales ? ” C’est nous ! ”
 
Leur médecin? ” C’est nous ! ”
 
Leur oreille copatissante ? ” C’est nous ! ”
 
Leur marabout ? ” C’est nous ! ”
 
 
– Tous leurs besoins, c’est nous. Même là où ils doivent habiter, c’est encore qui ?
 
 
” Nousssss ”
 
 
– Ils continuent pourtant de parader : je suis l’homme ! je suis indépendant ! Et ils font le gros dos.
 
 
Elle mime un homme arrogant. Tout le monde rit.
 
 
– L’éducation de leurs enfants, c’est qui?
 
” Nousssss ”
 
– Quand c’est bon, c’est maman, quand c’est mauvais, c’est maman.
 
Elle ponctue chaque mot :
 
– Les hommes sénégalais ne s’investissent pas assez dans l’éducation de leurs enfants.
 
 
” Ouiiii ”
 
 
– Lorsqu’ils grandissent, qu’ils sont suffisamment indépendants, qu’ils ont assez d’argent pour se nourrir, pour se vêtir, ils bombent le torse en ronflant, c’est moi, c’est moi ! Mais entretemps, qui s’est occupé de cet enfant quand il était petit ?
 
 
” Noussss ”
 
– Quand il était malade ?
 
” Noussss ”
 
– Qui s’est occupé de lui taper sur les doigts quand il avait de mauvaises notes ?
 
” Noussss ”
 
– Qui s’est occupé de lui les jours où il n’avait pas le moral ?
 
” Noussss ”
 
– Qui c’est qui le remet sur le droit chemin lorsqu’il le fallait ?
 
” Noussss ”
 
– Qui lui apprenait le bien du mal ?
 
” Noussss ”
 
– Et qui c’est encore, qui lui apprendra à nous traiter mal ?
 
 
 

ET LA SUITE, ON L'ECRIT ENSEMBLE?

 

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