6/  » La Civilisation, ma Mère  » – AVOIR

1ère Partie: Avoir


Je dois te dire, il se passe des trucs louches dans ma rue en ce moment. Ah la la, je sais pas bien comment elle va finir cette histoire et sans blague, je préfère pas savoir tout de suite. 

Je te raconte. Un camion a déposé un paquet tout droit venu d’une association ou d’un fonds ou je sais plus trop. Même que j’ai trouvé ça du tonnerre d’avoir des cadeaux de gars que tu connais pas dans la vie et qui s’intéressent à toi, alors pour m’intéresser moi aussi, je demande ils vivent au fond de quoi, et sur les fonds de qui. L’Oncle 9afez, qui sait toujours tout sur tout, il dit que c’est pour l’aide au développement. Je suis sur le cul: on va les aider à développer quoi? 

Bref, j’oublie très vite cette histoire pour admirer le carton soigneusement enrobé de scotchs, et jubiler de voir jaillir sous le tranchant de l’Oncle Saïf une montagne d’objets flambants neufs. 

Tu te figures comme on se tient, toute la tribu en troupe autour du magot, les yeux éblouis et le coeur plein de posséder des trucs tout neufs!

Il y a un téléphone, un ordinateur, une radio, un plateau de couscous blanc et des tas de bricoles que je sais pas vraiment ce que c’est mais c’est pas grave: comme on va pouvoir fanfaronner devant les autres rues! Tu réalises, d’habitude on a rien de rien et voilà que tout de suite, c’est l’ordinateur et tout et tout. 

Je suis sûr que c’est sacrément indispensable d’avoir des trucs pareils, parce que j’ai lu à l’école, il faut satisfaire les besoins primaires si on veut être heureux dans la vie. 

D’ailleurs, tu trouves pas ça terrible, que des gars qu’on connaît pas s’inquiètent qu’on soit heureux? Même toi tu le fais pas.


Bref. 

Les premiers jours, c’était l’euphorie dans ma rue parce qu’enfin, on a pu faire des tas de choses qu’on pouvait pas et avoir des tas d’amis qu’on avait pas.

Maintenant, Tante Saïda Bent L3aouja, avec son téléphone, elle appelle des gens qu’elle connaît pas pour causer avec eux, comme si; l’Oncle L7aj suit des match de foot à la radio avec des gars qu’il a jamais vus et qui lui racontent, comme si;  L’Oncle Barbe Rouge recrute des amis disciplinés sur l’ordinateur et se promettent de tous nous rôtir en enfer, comme si.


Quant aux Oncles 9afez et Saïf, ah ça! Ils sont scotchés toute la journée devant la télé de l’Oncle Aziz l’Épicier, qu’ils ont affublée du grand plat de couscous blanc, mais figure-toi que maintenant grâce au couscous, sa télé, elle arrive aussi à regarder des chaînes interdites aux mineurs. 

Je dois te dire, avant, personne s’intéressait à la télé de l’Oncle Aziz l’Épicier, alors moi pour lui faire plaisir, parfois je restais voir les images défiler avec lui, mais il faut avouer que c’était pas la joie, et je regrettais aussitôt d’avoir voulu faire plaisir. Seulement je sais bien que c’est pas sa faute à l’Oncle Aziz l’Épicier, je lui en veux pas de sa télé, et malgré tout, tu peux y apprendre des trucs surprenants : tiens, par exemple l’autre jour, il a invité des gars de l’économie et moi j’ai appris que le dirham va encore augmenter ses prix parce que.

Bref c’est pas ça que je veux te raconter.

Tu vas peut-être croire que je suis dingo et ça je préfère pas, seulement voilà, aujourd’hui, je sens que quelque chose tourne pas rond dans ma rue. Un courant invisible éléctrise l’air, je saurais pas expliquer.

Pour me rassurer, je remonte ma rue pour vérifier que tout le monde va bien, et en effet, tout le monde semble très occupé: Oueld L3aouja se défend jusqu’à la mort contre Rbiaa et Chen9our pour garder son walkman, l’Oncle 9afez et Saïf se chamaillent pour pour une histoire de commandes et Tante Saïda Bent L3aouja insulte un opérateur que moi je me demande qui ça peut être comme personne pour mettre ma Tante dans une telle fureur.



Au fait, je t’ai pas dit: moi aussi j’ai eu un walkman! oui, un walkman tout neuf et tout vert, et je te jure, juste avec le nom, walkman, moi j’ai failli crever. Figure-toi depuis ce matin, je déambule en long en large en travers de ma rue en écoutant des tas de chansons, et parfois j’écoute dix fois la même et à la suite, parce qu’avec ça tu peux!  Les écouteurs fourrés dans les tympans, je me prends pour des stars et je sais-pas qui encore, des beaux gars à la voix tonitruante et à la barbe piquante: moi j’en peux plus tellement je frime avec mon walkman parce que là quand même, il y a de quoi. 

Quand je vois arriver la fille au couscous de loin, je vais vers elle et alors moi j’en mets des tonnes dans ma démarche, pour qu’elle remarque mes trucs flamboyant neufs, puis je m’arrête pile devant elle, sur une pirouette de danse comme j’ai vu faire un gars très cool à la télé. 

Elle s’est sacrément marrée et moi, sur le coup ça m’a mortifié. Je lui ai lancé un regard de travers pour me venger, alors elle m’a donné un bonbon. Là j’ai fait la paix.

À part ça, elle est bien gentille, la fille au couscous. Aujourd’hui elle m’a lu en entier « La civilisation, ma mère…! » Par moments j’ai hurlé de rire, par moments j’ai chialé aussi, j’avoue. Mais tout de même cette histoire, elle m’a donné un sacré coup d’espoir.

Tu sais, j’ai plein de livres et d’histoires dans ma tête à cause que cette fille au couscous, elle vient presque tous les jours maintenant, tant elle est contente que quelqu’un s’intéresse à ses livres. Au début je dois te dire et j’ai un peu honte, je préférais son couscous. Et de loin, parce la vache, son couscous c’est du tonnerre. 

Pendant qu’elle parle d’un tas de trucs que j’écoute plus, je pense amusé à l’histoire qu’elle m’a lue. Figure-toi, c’est une ancienne femme qui a appris à lire et à écrire et à comprendre et des tas et des tas, alors qu’elle savait rien, même que dans l’histoire, c’est à mourir de rire tellement elle savait rien. Tu réalises, avant de comprendre le monde, elle croyait que c’était un génie qui allumait la lumière! Puis voilà, ses gamins, ils l’ont sortie de sa rue à elle, ils lui ont appris la vie, et là, elle en a compris des tonnes. Sans blague c’est devenu une sacrée nana après ça, qui a fait des trucs dingues pour toi!

La fille au couscous est partie et je songe de nouveau à ma rue.

Je l’observe de plus près: des clans se sont formés, et chacun s’épie, se jauge, se défie. 

Je saurai pas l’expliquer, mais c’est là et moi j’ai peur que tout fout en l’air. Crois-moi, il se passe des trucs pas ronds par ici. 

Ce qui a déclenché tout ça, je sais pas trop, et crois-moi ça vaut pas la peine de chercher pourquoi, parce que je suis sûr qu’on finira bien par trouver des tas de raisons au pourquoi. 

Et je vois pas comment ça va s’arranger tout ça, parce que le hic, c’est que les adultes,

 

c’est très vite susceptible et têtu pour un rien. Sans blague, avec eux, impossible de discuter. L’Oncle 9afez sait toujours tout sur tout, même quand il dit des conneries, l’Oncle Saïf, t’as pas le choix de l’écouter parce que si tu le contraries, ah la la je veux pas être toi, ni son sabre, l’Oncle 3alem, je suis désolé mais personne comprend jamais ce qu’il dit dans ses langues compliquées, même si je suis sûr que c’est des trucs très bien, simplement moi je me dis que ça sert à rien d’être un penseur si personne comprend ce que tu penses. L’Oncle Barbe Rouge non plus on peut rien lui dire, il nous promet à chaque instant, selon ses goûts et dégoûts, un rotissage en enfer ou des fontaines de chocolat, c’est au choix. L’oncle l7aj, ça compte pas, parce que lui,depuis qu’il entend rien, nous on l’écoute plus.

Ah la la c’est mal barré.

Je continue de les observer depuis mon coin, et de les voir comme ça, mon coeur se serre de nouveau. Soudain, j’ai le curieux sentiment que mes Oncles et Tantes peuvent plus se blairer. Oui, je crois que c’est ça!

Je crains le pire à présent et je me sens subitement malheureux de pas pouvoir arrêter tout ça qui est en train de se passer dans ma rue.

Je songe encore une fois à ce petit livre, cette histoire de mère et de civilisation, elle me bouleverse de plus en plus que j’y pense. Mais alors je suis carrément au désespoir quand tout à coup je réalise que je suis un enfant de pute, que j’ai pas de papiers ni de nom ni de mère ni rien. J’aurais même pas su qu’il y en avait besoin si on me l’avait pas réclamée à l’administration, et voilà qu’à présent c’est toute une civilisation qui te l’exige, ta mère. 

Là ç’en est trop pour moi alors je chiale, je chiale comme je peux, en pensant que je suis un enfant qui peut même pas être dans la civilisation à cause de la mère, des papiers, du nom, etc etc, alors comment je peux bien la comprendre moi. Je me sens tout petit, et je laisse retomber mes épaules courbées à l’idée de cette montagne de trucs à faire encore pour être libre et heureux dans la vie. Finalement, c’est un peu vrai, dès que tu commences à grandir et comprendre un peu, c’est foutu.

Je sais pas comment elle va finir cette histoire dans ma rue, et désolé si j’y peux rien de pas savoir, et que j’ai pas de pouvoirs comme j’aurais voulu.

Bon. Je dois filer parce que je réalise aussi que j’ai encore des tas à faire à cause de cette histoire et je t’assure, c’est pas pour faire genre ou quoi, mais figure-toi, maintenant, j’ai une civilisation sur les bras. Et ça, c’est pas rien.

* « La Civilisation, ma mère…! » Driss Chraïbi

Traductions

Sam Lgaouri: Sam l’étranger

Saïda Bent L3aouja: Saïda Fille de la Tordue

L’Oncle Saïf: L’Oncle Sabre

L’Oncle 9afez: L’Oncle Je-sais-tout

Oueld L3aouja: Fils de la Tordue

Chen9our: Hâche

L’Oncle 3alem: L’Oncle Savant

ET LA SUITE, ON L'ECRIT ENSEMBLE?

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.