Cette Cousine-Là – LA VOYAGEUSE SANS BAGAGES

Je m’arrête net. Il y a si longtemps que je n’en avais croisé, par ici. Un vendeur de basta se tient au coin de la rue, étrange allure de chimiste bienveillant, homme en blanc ambulant au tablier blanc et cheveux grisonnants, derrière un petit chariot à glace. Il en tend deux à des écoliers en leur rappelant que la récréation avait sonné depuis longtemps.

J’en demande une aussi.

L’basta. Je tiens l’épais carré de glace entre les doigts. Deux gaufres craquantes retiennent un côté blanc pour la vanille et un côté rose pour la fraise, avec une répartition soigneusement symétrique.

Je croque.

Soudain, une papille palpite. Elle me lance, insistante, puis aussitôt je bascule dans une autre atmosphère, autour de moi, l’air semble subitement plus épais et dans mes yeux se griffonne une image que je n’arrive à apprivoiser, une onde que je n’arrive à saisir.

Je croque de nouveau.
La papille palpite de plus belle, plus précise, plus taquine.

Le souvenir m’échappe aussitôt que je crois m’en emparer, fugace, comme la foudre qui fend le ciel, te laisse entrevoir sans saisir.
La papille. Ce goût. Ce goût soudain me transporte loin, très loin. Puis il me revient peu à peu.

En réalité dans cette papille s’était soigneusement niché le goût d’un souvenir.

Le souvenir de cette cousine-là.

 

Cette cousine-là, je la voyais de temps en temps, lorsqu’en famille nous allions visiter les proches. Pendant les grandes vacances, nous voyagions quelques fois ensemble, parfois dans la même voiture, et alors proches et lointains étaient réunis dans un sacré tintamarre de couples et de gamins et de bagages.

Cette cousine-là était grande et fine, comme si elle avait poussé trop vite pour son corps étiraillé, ce qui l’affublait d’un air d’adolescente dégingandée aux os saillants. Son visage long était encadré par des boucles châtains, souples, et ses grands yeux noisettes avaient toujours l’air ailleurs. Elle portait les stigmates de son adolescence sur ses joues ravagées de petits boutons. Elle dégageait une odeur laiteuse, un mélange de lait et de talc. Même sa transpiration avait quelque chose de la moiteur d’un bébé. Elle se tenait toujours à l’écart du monde ou s’isolait dans un coin, la mine absente, le regard pensif.
A cette époque, elle exerçait une certaine fascination sur moi, qui était alors bien plus jeune, autour de 8 ans. Je crois. Je me surprenais à l’observer parfois, l’air de rien, les yeux attirés vers elle par un puissant magnétisme.

Bref. Nous sommes en voiture, pour je ne sais-plus-où.

Elle prit doucement ma tête et la posa sur ses genoux; je ne pouvais la voir, mais je pouvais l’écouter.

Elle me caressait la joue du revers de la main, ou les cheveux du bout des doigts, tout en me confiant:
– J’étais au cinéma hier. J’ai vu plusieurs films. Puis je suis allée au restaurant, puis à la mer avec des amis. Des garçons. Chuut. C’est secret. Il y avait aussi ce film bouleversant. C’est le récit d’une pauvre fillette arrachée de sa campagne pour la ville et qui devait travailler dur pour subvenir à sa famille. Mais elle était maltraitée et torturée par les gens qui l’employaient. Dès son arrivée dans leur maison, après l’avoir tondue, ils l’enfermèrent dans un cachot, un cachot secret dans leur cave sombre, et là, ils la torturaient cruellement. « L’enfance volée. » C’est passé au cinéma de ma ville.

Une fois suivante :
– Je viens de voir un film au cinéma. « L’enfance volée. » C’est l’histoire d’un garçon des rues, rejeté par la société comme le fut sa mère lorsqu’elle tomba enceinte sans mari. Gamin dans la rue, livré à lui-même, ou plutôt, à une horde de prédateurs. Mais figure-toi que…

Elle me rapportait cent fois la même histoire, mais à chaque fois, une intrigue différente, qu’elle liait parfois à des personnages de l’ancien récit, les histoires débordant les unes sur les autres, leurs scènes se croisant par moments et moi je l’écoutais et la réécoutais sans me lasser.

Je ne (me) demandais jamais pourquoi elle avait à chaque une nouvelle version du même film, je m’en accommodais très bien. En réalité, je le réalisais à peine, me délectant de tous ses nouveaux menus détails et scènes inédites qu’elle me servait à chaque fois qu’elle se lançait dans ses narrations.

 

Je croque de nouveau dans l’basta.

 

Cette fois, nous sommes dans sa ville. Elle m’a entraînée dans une ruelle étroite de la vieille médina où s’alignent des portes ouvertes; chemin faisant, on entre ici, on salue là, on goûte ce gâteau, on sirote ce thé. Je me souviens me tenir soudain devant une épaisse porte en acier.

– Dans ma maison, figure-toi qu’il existe un abri secret pour les résistants… C’est une maison qui date au moins des années 20. Tu veux voir ?

L’air mystérieux, elle poussa une table, retira un tapis et m’indiqua une trappe secrète. Elle se fondait dans le carrelage et il eût fallut prêter attention pour distinguer la poignée. Elle releva la trappe et nous pûmes descendre grâce à un escabeau suspendu; il faisait très sombre autour. Elle posa pied et alluma une petite lampe-torche. Je touchais terre aussi, un peu grisée par le mystère, étourdie par l’obscurité.

Le plafond était bas, peut-être 1m50 et elle se tenait recroquevillée, trop grande pour cet espace contigu.

Il y avait là des réserves de nourritures, sacs de blé, blocs de sucres, de sel, de vieilles jarres alignées, de vieux dossiers, documents en vrac, quelques vases et vaisselles brisées, poussiéreuses.

Elle murmura :

– Ici on a caché des gens, pendant la colonisation… Oui, oui, colonisation, même si on dit protectorat. On y cachait aussi des armes ou des réserves de nourritures. Parce que les colons réquisitionnaient la nourriture, laissant les bébés sans lait et les familles sans vivres, comblant leur famine par la nôtre. On y a caché des juifs, des rebelles, des syndicalistes, des marxistes, des opposants de Hassan 2, des hommes et des femmes et des enfants qui ont fui les geôles des colons, des rois. Quand la grippe espagnole et le typhus sont passés par là, mes aïeux se réfugiaient ici. Depuis les années 20… au moins ! Tu réalises ?

Nous restâmes des heures dans cette trappe, dans la pénombre, moi me délectant de ses récits, elle me contant tous les personnages passés là, et ses mots me faisaient voyager sur d’autres rives, dans l’intimité de personnes que je ne connaissais pas et dont j’étais à présent liée par ce secret. Je les imaginais d’une autre époque, assis au même endroit que moi aujourd’hui, mythifiant l’instant à l’exagération. Maurice, ce juif qui s’y réfugia 3 ans sans en sortir, cette résistante qui organisa la libération de son village du Nord, ici, ce condamné à mort qui fuit les terribles geôles hassaniennes, elle me raconta des réunions secrètes et des stratégies de guerres, historiques, tenues et écrites ici.

 

Je croque de nouveau. Déjà, les gaufres glissent entre mes doigts, la glace commence à ramollir.

 

En réalité, cette cousine-là n’était jamais allée au cinéma, il n’y avait pas non plus de cinéma dans sa ville. La jeune fille, sévèrement encadrée par sa mère et surveillée par son frère, vivait la plupart du temps confinée chez elle, lorsqu’elle n’était pas à l’école.

 

Ce n’est plus tard que je réalisai que ses histoires étaient des fables inventées. Qu’y avait-il de vrai ? Mais au fond qu’importait ! Avec elle, le vrai était polymorphe, et telle une comédienne devant son auditoire avide de vérité et d’inventé, elle jouait sa pièce et l’interprétait à chaque représentation.

Ce n’était pas une affabulatrice, non. Elle ne mentait pas. C’était un traitement privilégié. Elle partageait ses mondes avec moi et moi, je l’écoutais comme je lisais un livre, sans vouloir jamais le refermer, à la fois curieuse, impatiente et plongée dans un tourbillon d’émotions.

 

Il y avait peu de distractions dans cette petite ville, et notre activité principale était d’interminables allers-retours sur cet interminable boulevard en bord de mer, illuminé par des lampadaires et des lampions suspendus aux couleurs nationales en jours de fête. La foule se promenait en bavardant ou en silence, rythmée par un joueur de flûte ou de qraqueb, dans une odeur fumante de sucré-salé, pois-chiches, pépites, pop-corn, glaces, nougats, fèves, qui se mêlait à la bise iodée. Et elle me racontait mille et une histoires en flânant, croquant dans L’basta qu’on tenait à la main.

 

Elle réécrivait ce qui l’entourait, les films dont elle avait entendu parler, les livres qu’elle avait lus, les rumeurs qui couraient, ses voisins et ses voix intérieures. Avec elle, Cosette était en réalité une fillette de sa région, Si Sayed cet homme ventru qui passait à l’aube avec sa canne, Madame Bovary, c’était L’Batoul, sa voisine à la fenêtre ou H’nia, toujours l’air d’attendre quelqu’un devant sa porte; avec elle la madeleine avait des odeurs de sésame grillé et de fleur d’oranger.

 

Le marchand de glace pousse son petit chariot. Il se rapproche de l’école, il sait que les enfants vont bientôt sortir de classe et se ruer sur lui.

 

Je le regarde s’éloigner, doucement.

 

Qu’était-elle devenue ? Je ne sais pas. Elle quitta le pays lorsqu’elle obtint son diplôme d’institutrice.

 

Lbasta.

Le temps a passé et pourtant, dans cette papille, s’était soigneusement niché le goût d’un souvenir, le goût de cette cousine-là.

ET LA SUITE, ON L'ECRIT ENSEMBLE?

 

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