Un Taxi Surprenant

Je suis à l’avant du taxi. Le chauffeur, cheveux grisonnants, barbe finement taillée, dégage une aura singulière. Il porte un jean usé mais bien coupé, surmonté d’un pull au col roulé bleu et blanc. Aussitôt, mon coeur s’emballe et ma curiosité s’éveille: je sens qu’aujourd’hui, ce sera encore une rencontre surprenante.

On commence à bavarder. Je dois avouer que je ne me souviens plus comment nous en sommes arrivés à parler de cela. Comme souvent dans un taxi d’ailleurs.

– J’ai fait des études universitaires que j’ai du arrêter en cours de route: j’étais à l’époque très impliqué dans la politique et j’étais actif au sein d’une association étudiante bien connue et qui a été décimée. Certains ont été arrêtés, d’autres ont réussi à fuir la prison. J’ai été condamné à 30 ans de prison. Je me suis réfugié en France où j’ai poursuivi mes études. Ah un autre temps que ce temps-là! On avait du bagage et de la matière, pourtant j’avais étudié dans le public. Bref. J’ai eu mes diplômes mais je suis autodidacte: je me suis auto-formé à l’informatique, la finance, l’anglais… les jeunes aujourd’hui sont paresseux, ils se plaignent mais ne font rien pour changer leur sort. L’effort. Il faut de l’effort. L’anglais tu sais, je me suis inscrit à des cours à la fac il y a 2 ans, parce que j’ai eu besoin de communiquer avec des américains pour un contrat, eh bien 6 mois de cours intensifs, de lectures, de films et j’ai appris. Et signé mon contrat! L’effort.

 

Je l’observe, le regard et le sourire en coin. Il roule des r charismatiques, à la façon des anciens, avec un certain charme et une classe certaine.

 

– J’ai travaillé en France longtemps, et j’ai occupé plusieurs postes. Je suis sorti en pré-retraite il y a 15 ans. J”avais roulé ma bosse: j’ai été ingénieur, cadre informatique, financier, travaillé dans le journalisme, j’ai voyagé un peu partout dans le monde, en voiture en moto, en avion, j’ai eu ma société, puis j’ai retravaillé. Bref. J’ai vu et j’ai vécu. Maintenant, je prends ce taxi de temps en temps, pas parce que j’ai besoin d’argent la vérité. Mais plutôt pour m’occuper. Faire des rencontres sympas comme la tienne. Observer le monde, rencontrer les gens. C’est amusant et ça m’occupe. Je fais des tas de choses d’ailleurs, pour ne pas sombrer dans la dépression de la retraite; ni l’oisiveté. Mes 2 garçons sont brillants: mon ainé était au Japon il y a peu, il a été classé parmi les meilleurs gamers au monde! Il travaille dans une start-up de jeux vidéos. Tu réalises? Je suis très fier. Le second aussi me rend fier: un chirurgien.
Je suis rentré au Maroc. J’avais envie d’une nouvelle vie et le Maroc me manquait, j’ai eu envie de le redécouvrir. Je n’y étais pas retourné depuis mon exil. Le Maroc a changé, les marocains aussi. Il y a soit, certes, des choses qui avancent. L’économie, qui enrichit les plus riches…. écran de fumée! La modernité, qu’ils disent, la démocratie, qu’ils prétendent! Comme si c’était ça! On paie cher le soin de notre image, notre identité elle, ne vaut pas grand-chose, semble-t-il. Au fond, on sait tous que ça ne va pas et que ça va de moins en moins. Et on laisse faire la gangrène, parce pour l’instant, tout va bien, encore.

 

Il se tait, soudain pensif, comme parcouru de souvenirs. On passe par une ruelle du côté de Hay Hassani.

– Ah le quartier, qu’il a changé! Haha, tu sais, – il prend un ton rieur – , à l’époque, il y a fort longtemps héhé, il y avait des terrains à 1 dh le m2. Tu sais combien il vaut maintenant le m2? Le hic vois-tu…, le hic, poursuit-il sur un ton théâtral et amusé, c’est que la bière coutait aussi… 1 dh! Et moi, moi, je suis de ceux qui ont choisi la bière, haha!

 

On part tous les deux d’un grand rire. Son regard franc, décidément, est attachant.

 

– Ahhh Hay Hassani! Ça a bien changé, va! Autrefois,, c’était une vie de quartier. On se connaissait, on se respectait, on cohabitait… un village, quoi! Une chouette vie de quartier populaire, avec ses joies et ses travers. Mais à présent, c’est différent. Ces dernières années, le paysage a changé. Regarde, les feux rouges; ces femmes avec ces malheureux bébés loués à des mères, 150 Dh la journée, ces gamins, à 100 Dh, pour mendier. Je ne parle même pas des enfants estropiés et kidnappés. C’est-y pas malheureux? Tu sais jeune fille, maintenant, on loue des matelas dans des chambres, 50 Dh la semaine. Ce sont des chambres avec une dizaine de matelas et elles sont louées comme ça, à des inconnus venus d’ailleurs. On laisse entrer les loups dans la bergerie et on laisse faire. Où sont les gens? leur conscience politique? Leur civisme? Je ne sais pas où on va, mais je ne prédis rien de bien glorieux. Nous somme à la fin de quelque chose, on le sait au fond de nous. J’ai peut-être l’air d’un nostalgique qui prétend que c’était mieux avant. Non ce ‘était pas mieux avant, mais ce qui me mine, c’est de voir qu’on n’a pas été capables de faire mieux justement. Du gâchis. L’école? foutue. La santé? Rien à foutre. L’éducation? La politique? Où ça? Qui? La religion? des bigots! La justice? à quoi bon? La sécurité? Tu parles! La Police? Combien? L’éveil des consciences? Surtout pas! Tu connais Werber? Tu l’as lu? Parfois je m’amuse à penser, c’est quoi, les futurs possibles du Maroc? Si l’on devait dessiner notre Arbre des Possibles, quel serait-il?

 

Il se tait le reste du trajet, les yeux comme absorbés par des projections de l’avenir. ou plutôt, des avenirs.

 

On arrive bientôt à destination. Il jette un oeil sur le siège arrière.

– C’est ta guitare? Tu joues?

– J’apprends à peine.

– Aha! super! Si tu veux, je te donne des partitions, j’en ai des centaines! Beaucoup de jazz. Moi aussi, j’ai commencé à apprendre à ton âge.

Je souris: tiens, mélomane en plus.

 

On est arrivé. Il me fait un salut de la tête et lance un au revoir en roulant des r d’une autre époque: celle où l’on croyait à d’autres possibles, et qu’on se révoltait pour les vivre.

 

Je descends du taxi un peu tout-chose..

 

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