5/ Suspension Passagère – Sam Lgaouri

Je suis adossé contre le mur et je rêvasse depuis un moment déjà: ah la la comme j’aurai aimé avoir des pouvoirs extraordinaires! Le truc, depuis que j’ai appris à lire, j’ai fait la connaissance d’un tas de types hors du commun, qui a réalisé des trucs dingues juste avec des additions, des mots, des armures et même des recettes: tu imagines un peu, des types comme Galilée, Andersen, Marie Curie, Batman…! Je veux dire, même crevés depuis des siècles, ils peuvent encore te soigner, te faire rire, rêver ou chialer. Des types comme ça, c’est la gloire universelle!

Ça m’a tué. Alors tu comprends, j’ai décidé qu’il fallait absolument que je trouve c’est quoi les miens, de pouvoirs extraordinaires. Et va pas croire que je suis un dingo hein, simplement je crèverais pour être un héros moi aussi.

C’est là que je me suis mis en tête de faire des tas d’expériences, comme ça, pour voir: j’ai d’abord inventé des recettes pas possibles pour faire des vaccins, ensuite j’ai essayé de prouver que la terre était pas ronde, puis j’ai sauté un étage pour voler comme un super-héros… Bon, c’était pas glorieux. Je vais pas te raconter mes déboires parce que la vérité, c’était moche. Et pas simplement parce que Oueld L3aouja a vomi ses tripes pendant trois jours ou que mes blessures me font souffrir un tas, c’est surtout que je me suis soudain senti misérable, une poussière, un grain de poussière dans l’univers. Je veux dire, c’est terrible, terrible, et d’y penser je te jure, ça me file aussitôt le cafard, l’angoisse m’étreint la gorge et je suffoque malgré moi à l’idée d’être un petit rien insignifiant.

Si encore j’avais été élevé par des chiens ou des loups. Tu parles.

Me voilà donc au désespoir ce matin quand arrive la fille au couscous. Je me précipite vers elle et lui demande comment je peux devenir un héros comme les autres types qu’elle m’a racontés. Elle me dit qu’avant de répondre, elle veut savoir pourquoi. Le contexte, c’est important qu’elle souligne. Cette nana, je te jure.

Figure toi, pendant que je lui raconte mes histoires, elle rit, elle rit…! Alors à cet instant, moi, je la regarde comme si elle m’avait mortellement blessé.

Enfin, elle lâche dans un souffle mystérieux: – L’Amour… Et elle se marre de nouveau.

La vache. Comment je vais bien pouvoir m’en procurer, moi.

Subitement, un cri aigü me tire de mes rêveries; c’est encore Oueld L3aouja qui se fait tabasser par Rbiaa et Chen9our. Ça aussi c’est moche et je sais pas pourquoi, de les voir comme ça me fiche maintenant la nausée .

Bref. Je me lève décidé: aujourd’hui, je vais en découdre avec ces histoires d’amour.

Je commence par la tribu, les Oncles et les Tantes.

Ils sont accroupis autour d’une petite table en plastique, tout près de la bicoque de l’Oncle Aziz l’épicier: je les surprends au milieu d’une partie de dames qu’ils jouent aujourd’hui avec des capsules de coca. Au milieu de la table trône une marmite fumante d’escargots tout chauds.

– Dîtes les Oncles, c’est quoi l’amour?

Ils sont tellement surpris par la question qu’ils s’arrêtent net de jouer, puis d’un coup, tout le monde se marre. Alors moi aussi je me marre parce que je crois que c’est ce qu’on fait quand on parle d”amour.

L’oncle l’Haj chantonne, l’oeil brillant:

– l’Amour…
Et Tante Saïda Bent L3aouja d’entonner dans le rythme, en tapotant des doigts sur le bord de la table.
– Daba yji alkbida odaba yji…*
Puis elle se lève, en tournoyant les bras en l’air, et continue:
– Daba yji alkbida odaba yji…

Je suis franchement pas d’humeur, alors je me retourne vers l’Oncle 9afez, cette fois: – L’amour, c’est beau.
– Oui, mais c’est quoi?
– L’amour, c’est la liberté.

– Alors c’est quoi la liberté?
– La liberté, c’est…
Il lève les bras au ciel dans une hésitation, puis les laisse retomber bruyamment: – C’est l’Amour!

– Mais c’est quoi, on fait comment?
De nouveau, ils sont pliés et alors moi cette fois, ça me fiche carrément hors de moi.

– “LA GUERRE C’EST LA PAIX ; LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE ; L’IGNORANCE C’EST LA FORCE”*

Ça, c’est l’Oncle 3alem, tu le connais pas encore. L’Oncle 3alem, il a disparu après une descente dans ma rue, et il n’est revenu qu’après de longues années: c’est qu’on l’avait oublié là-bas. Heureusement, un soir qu’on a voulu en oublier un autre, on s’est souvenu de celui-là, alors il a été relâché voilà quelques mois. Depuis, il ne sort que rarement de son mutisme songeur.

Bref.
– Qu’est-ce que ça veut dire?

Il se recroqueville et se fond de nouveau dans le silence. Moi je suis au bout du rouleau et je te jure, j’ai presque envie de chialer.

Quand ils comprennent enfin que mon affaire c’est du sérieux, il se regardent perplexes, comme pris au dépourvu, puis dans un haussement d’épaules, ils finissent par lâcher, les uns après les autres:
” Chais pas.”

Ça m’a fichu un coup, je te jure.

– Une abomination! Une abomination!
L’Oncle Barbe Rouge déboule, furieux, puis soulève sa canne pour me rouer de coups, tout en poursuivant avec hargne:

– Une abomination! Maudit! À ton âge, parler d’amour! en voilà de l’amour!
Et vlan! Il ponctue chaque mot d’amour par un coup de canne enragé sur ma tête, mes épaules, mes jambes, partout où il peut me bastonner.

– Eh dis-donc toi! Tu crois que tu es né dans un chou? Ah la la c’est Tante Saïda Bent L3aouja qui s’énerve, ça va barder je crois. Tu es né d’amour! Oui, sidi, oui sidi, d’amour! d’amour! d’amour!

Elle plante son doigt sec et crochu sous son nez, ce qui finit de mettre l’Oncle mi- épouvanté, mi-furieux, dans une rage folle. Elle répète Amour une bonne dizaine de fois, pour enrager davantage L’Oncle Barbe Rouge qui est maintenant complètement hystérique.

Il arrache brusquement mon petit livre des mains et le déchire en mille millions de morceaux, avant de le brûler puis le piétiner avec ses babouches, comme un possédé.

Figure-toi que là, ça a commencé à chauffer sec dans ma rue: pour prouver qu’ils ont raison, les uns brandissent des sabres, les autres crachent des imprécations, les uns déterrent des hâches et les autres sortent des griffes.

Y a que l’Oncle Aziz l’Épicier qui se marre en observant les fous-furieux depuis son petit comptoir.

Moi, je me tiens debout, prostré, indigné; j’ai regardé longtemps les milliers de petits mots et de petits rêves déchiquetés partir en fumée.
Je me dis pour me consoler, presque solennel, qu’il suffit pas de brûler des mots, pour

briser des rêves.

J’en ai vraiment ma claque. Je me casse d’ici.
Je les laisse donc là à débattre d’amour et je file en douce. Je erre un long moment dans les rues, sans vraiment savoir où je vais, et je chipe des trucs, juste comme ça, pour aller à des endroits que j’ai pas envie ou avoir des trucs dont j’ai pas besoin. Je me sens encore plus misérable après ça. Sans blague, je suis au fond du trou.

Puis un moment, j’en ai carrément marre je te jure, alors je m’assois au pied d’un immeuble, dans le coin le plus sombre, et je chiale, je chiale tout mon soûl, pour des tas de raisons. Je les connais pas toutes, mais à commencer par que je serai jamais fichu d’être un héros.

Entre deux sanglots, parce que c’est épuisant de pleurer longtemps à la suite, je ferme les yeux et je souhaite très fort qu’un gars sorte du café, pile quand je vais les ouvrir. Au bout du dizième essai, mon coeur a bondi en voyant un type franchir la porte à l’instant même où j’ouvre les yeux. Je crois que c’est juste un coup de pot mais ça me fait sentir mieux. Parfois on se sent mieux même si c’est pas terrible. Je saurais pas te dire, mais ça m’a donné un peu d’espoir tout de suite.

C’est là qu’une très très vielle dame sort de l’immeuble et m’observe un instant, surprise. – Pourquoi tu pleures?

Je sais pas pourquoi c’est toujours plus facile de raconter son bazar intime à des inconnus, du coup, j’en ai profité pour vider mon sac, et je lui ai déballé mes histoires de héros, de choux et d’amour, les phrases entrecoupées de hoquets et de reniflements. Seulement voilà, au lieu de me regarder apitoyée ou attendrie, elle aussi part dans un bruyant fou-rire. Sans blague, j’en reviens pas. Alors là, moi je redouble de pleurs, et elle, de rire!

– Viens, suis-moi.

Je sais pas pourquoi, je la suis. Je trotte derrière elle tout en pensant à des tas de trucs dégueulasses, pour me venger qu’elle s’est marrée de mes chagrins. Je siffle tout bas que c’est une vielle peau et que ses pieds, ils puent. Je sais c’est pas fameux, mais que veux-tu, moi, ça me fait rudement du bien sur le moment.

On entre dans une bâtisse sombre, puis on traverse des portes et des tentures. Subitement, je réalise que je ne sais pas où je suis ni même qui est cette vieille finalement, qui doit sûrement être un peu dingo dans sa tête. J’imagine avec stupeur que mon truc à moi, c’est peut-être de finir dans un four, dévoré par une vieille sorcière. Soudain, je suis glacé.

– On est où?
– Chut! Ils répètent.

Un rideau épais se lève.
Un silence, puis une harmonie légère, presque insaisissable envahit la salle.

Je dois te dire, je n’ai jamais rien entendu de si beau.

Le piano d’abord, murmure ses notes aux violons qui tantôt s’alanguissent, tantôt sanglotent, puis aux orgues qui tantôt s’attristent, tantôt rugissent. La musique a monté doucement dans mon corps, et maintenant je me sens fluide, porté par une légèreté aérienne. L’univers se contracte, se dilate à chaque mesure; mon coeur s’ourle, se renfle à chaque battement; je m’abandonne entier aux cordes, suspendu aux notes d’un instant absolu de sens.

La musique s’est arrêtée depuis un moment déjà mais elle continue de se jouer dans ma tête. Le rideau se hisse, tandis que les musiciens se tiennent encore avec grâce dans le clair-obscur de la scène. Moi je les regarde ébahi, émerveillé, comme si j’avais devant moi une troupe de magiciens.

Une mélodie silencieuse frémit encore dans mon corps, et c’est après un long moment que je me lève doucement, dans un murmure, de peur de briser cette harmonie enchantée qui enveloppe l’air.

La vieille s’en va, un sourire mystérieux au coin des lèvres, et moi je m’en retourne à ma rue.

Je dois te dire, c’est un sacré bordel encore. Il y a déjà trois blessés j’ai entendu. Aussitôt qu’ils m’aperçoivent, tous me tombent dessus:
– Tu vois où ça mène l’amour??

Je les regarde. Je réponds pas. Je me dis qu’ils ont encore un tas de trucs à
apprendre. Tu sais, j’ai reçu une sacrée rouste ce soir-là et jamais j’aurais cru que l’amour, ça pouvait te causer tant de dégâts.
Les coups pleuvent pendant que je repense à cette journée. Je dois t’avouer, y a pas un adulte foutu de répondre à mes questions, et j’ai toujours rien d’un superhéros, mais curieusement je me sens serein comme je saurais pas l’expliquer.

Tout à coup, j’ai une peine terrible pour eux. Je me dis que peut-être, ils ont jamais posé de questions à personne. Peut-être qu’ils n’ont jamais rêvé de héros. Peut-être qu’ils n’ont jamais su qu’il en existait. Peut-être même qu’ils ne rêvent jamais.

Bon moi je file, je dois retourner à mes expériences.

Au fait, j’ai chipé un livre que j’ai planqué sous le matelas de jute de l’Oncle Barbe Rouge, comme ça, pour me venger. Ça m’a fait un bien fou.

* Haja Hamdaouia * 1984, G. Orwell

Traductions
Sam Lgaouri: Sam l’étranger
Saïda Bent L3aouja: Saïda Fille de la Tordue L’Oncle Saïf: L’Oncle Sabre
L’Oncle 9afez: L’Oncle Je-sais-tout

Oueld L3aouja: Fils de la Tordue Chen9our: Hâche
L’Oncle 3alem: L’Oncle Savant