L’MATRIX – #CasablancaLeFilm

Il y a quelques jours dans le taxi. Le trajet le plus étrange, le plus improbable, et sans doute le plus inspirant.
 
Le chauffeur: la quarantaine, il a un air de rocker, et une puissance apaisée se dégage de lui. Il porte des lunettes de soleil noires, vissées à ses yeux comme s’il était né avec, et un long et large blouson noir.
 
Bref.
 
-Allah y khellik dima da7ka o nachta! Que Dieu te garde souriante et joyeuse!
 
Je m’apprête à sourire, quand je réalise que je souriais déjà jusqu’aux oreilles depuis un moment. C’est que je tiens entre les mains la première édition de mes tribulations en taxi, et à cet instant, moi, j’ai les yeux en étoiles et le coeur en pétales.
 
Je sors un exemplaire du carton et lui remets, avec une certaine émotion.
 
– Cadeau! C’est le tout premier exemplaire de mes récits embarqués en taxi rouge, et je suis heureuse de l’offrir justement à un Moul taxi!
 
Il lâche le volant, et avec sa main gauche, saisit le livre en riant. Son visage soudain s’illumine:
 
– Hahaha! Incroyable! Figure-toi, aujourd’hui, tu auras une nouvelle histoire à raconter. Je ne sais pas si tes lecteurs vont y croire, tellement elle est improbable. Mais j’ai envie de vous la partager.
 
Nos yeux se parlent dans le rétroviseur:
 
– Je suis connu pour deux choses dans le coin. 1: je suis connu sous le nom de Matrix. 2: parce que je suis handicapé.
 
Avec la main gauche, il soulève la manche ballante, retenue seulement par son épaule et un petit moignon au niveau de l’avant-bras.
 
– Mon bras droit est amputé.
Tu dois te demander comment un handicapé peut conduire un taxi, en étant amputé d’un bras n’est-ce pas? Je suis en règle et j’ai un permis de confiance, car déclaré APTE.
J’étais un motard professionnel et je conduisais de grosses motos avant mon accident. J’ai perdu mon bras lors banal accident de la route, il y a 7 ans. J’ai un permis toutes catégories et sans me flatter ou exagérer, je suis un excellent pilote. Avant mon accident, je pouvais rouler jusqu’à 300 km en moto. J’aimais ça, le vent, la vitesse, la maîtrise, l’anticipation, le contrôle!
 
– Comment tu es devenu taxi?
 
– Ça a été un combat, mais à force de perséverence et d’audace, j’ai gagné ce combat. Lorsque je me suis présenté pour demander un agrément, on m’a ri au nez. J’ai fini par en louer un à un gars, que j’ai payé au noir une somme à 6 chiffres + le déclaré + les mensualités tous les 20 – je dis bien le 20 exactement – du mois. Haha! Le genre de gars qui a une barbe qui pourrait te remplir les matelas d’un salon marocain!
 
On s’esclaffe.
 
– Gros, gras, vil! Haha, gallek la barbe, le religieux! Bref. Je fais le nécessaire et je me présente pour la demande du permis de confiance: on m’a encore ri au nez. Quoi? un chauffeur manchot? ce n’est pas un handicap anodin pour un conducteur, un bras en moins. Encore une fois, à force de persévérance et d’insistance, j’ai réussi à réunir tous les documents. J’étais à 3 mois moins 2 jours avant que tous les documents n’expirent et qu’il faille recommencer la procédure. Mais me restait encore le plus dur à faire, ce que tout le monde croyait alors impossible: le certificat d’aptitude physique. Ce jour-là, vers 10h, je me suis présenté au centre pour rencontrer le médecin-contrôle. Devant moi, une voiture essaie de se garer mais n’y arrive pas, puis après plusieurs tentatives, elle abandonne et finit par se garer plus loin. Je me gare à sa place, et en effet, une place difficile qui demandait beaucoup d’adresse et de créneaux. J’entre dans le centre, je me présente devant le médecin, lui expose mon cas. Il me regarde un peu surpris et me demande: dis-moi, c’est toi qui étais en train de te garer tout à l’heure? Je réponds que oui. Il me dit: incroyable! impossible! quelle adresse! moi, avec mes deux bras, je n’ai pas réussi. Je lui rappelle que j’ai un permis toutes catégories et que je conduis depuis l’âge de 12 ans, toutes sortes d’engins, camions, motos, voitures, en professionnel. à l’intérieur de moi, je suis content: en fait, c’était le gars qui avait pas réussi à se garer tout à l’heure! Quelle chance! Je lui rappelle que je n’étais pas seulement un chauffeur, mais un pilote. Figure-toi, à ce moment, il a sorti son cachet, et a tamponné APTE sur ce certificat.
 
Il sourit et tourne la tête vers moi. Je remarque qu’une partie de son visage est figée et que ses lèvres n’arrivent à sourire qu’à moitié. En examinant de plus près le personnage, je perçois maintenant l’effort, les marques sur son visage, la sueur qui dégouline par cette chaleur et cette énergie qu’il met dans son combat. Mais on ne le voit pas. Il ne le montre pas. Il conduit, bavarde, avec une seule main qui passe du volant aux vitesses, en respectant les feux et les passants.
 
– Tu l’aurais cru, ça, si tu ne m’avais pas croisée aujourd’hui?
J’ai plusieurs diplômes, en mécanique, électronique… et j’avais un garage de réparation qui marchait bien. Puis quand j’ai perdu mon bras, mes amis, mes employés ont cessé de me voir comme un homme pour me réduire à un infirme, à considérer mon infirmité comme une faiblesse. Je devenais dépendant d’eux, pour le travail, pour les réparations, parce que ça demande les 2 bras: ils ont commencé à se foutre de moi, à me manquer de respect. J’ai réalisé que je ne voulais pas de cette vie, ni être dépendant de qui que ce soit. Quand j’ai décidé de devenir motard, je connaissais les risques, je les assume. J’ai décidé de vendre mon garage et devenir chauffeur de taxi. Rester indépendant, digne et autonome.
 
– Voilà mon histoire: tu as rencontré Matrix, un pilote manchot.
 
Je suis arrivée à destination.
 
– C’est sympa d’être entré dans la rue, pour me déposer pile chez moi!
 
– C’est mon devoir de taxi, a khti. Avec quelques confrères taxis, on a créé un petit groupe sur WhatsApp… on est des jeunes et on a envie, à notre niveau, entre nous, de changer les choses, les mentalités: il y en a assez des vieux taxis rabougris, qui ne respectent ni le confrère, ni le client, ni le code de la route. Nous, avec notre petit groupe, on s’entraide, on quadrille les zones qui ne sont pas desservies, on se promet d’accompagner le client jusqu’à destination, lui demander l’autorisation avant de prendre d’autres clients (car le client a le droit de refuser), de respecter les règles de politesse, d’hygiène, de conduite, de concurrence… On a fait comme un pacte, quoi!
C’est sérieux pour moi, toute cette histoire. Cette démarche, elle me tenait à coeur et cette infirmité m’a beaucoup grandie: elle est devenue une force et peut-être, j’espère, une source d’inspiration pour d’autres.
 
Je descends du taxi. J’ai l’impression que les pétales dans mon coeur s’envolent dans le ciel et se répandent dans l’air.
 
C’est vrai qu’elle est improbable, cette histoire, n’est-ce pas?
 
Rencontrer Matrix, avec ses lunettes noires, son blouson noir, conduire un taxi rouge à Casablanca avec un seul bras, c’est fou.
 
Je souris. Je me dis que le temps d’un trajet, il y a eu Glitch dans la Matrice.