L’INFIRMIERE – #CasablancaLeFilm

La porte s’ouvre sur la moiteur épaisse et étourdissante de l’éther.

 

Entre charriots et tiroirs, dans cette pièce carrée aux lueurs trop blanches, une infirmière va et vient sur son fauteuil à roulettes, un téléphone coincé entre l’oreille et son fichu aux motifs verts et marrons, laissant à ses deux mains tout le loisir de s’affairer à multitude de menus tâches.

 

Elle m’aperçoit, et avec de grands gestes, elle m’invite à m’installer sur le fauteuil en cuir blanc qui trône au milieu de la pièce; toujours au téléphone, elle m’indique, avec un sourcil relevé, froncé, un clin d’oeil ou quelques gesticulations, la seringue, la manche à relever, la veine à trouver… et toutes les étapes à suivre.

 

Bref. Elle finit par racrocher.

 

Elle saisit mon bras en m’affublant d’un large et joyeux:

 

– Bonjour ma chérie! Comment vas-tu?

 

Pendant qu’elle demande ça, elle remonte ma manche, me sangle le bras, le tâtonne, me rappelle que la piqure va piquer, mais qu’elle, piquera doucement, puis l’infirmière d’enfoncer l’inflexible seringue dans ma tendre chair.

 

Je l’observe. C’est une femme énergique, qui dégage à la fois une impression de force rude et de tendresse naïve. Son embonpoint est marqué, mais il n’est pas gras. En fait, tout est fort, et plein, chez cette femme. Ses lèvres, ses joues, sa poitrine, ses hanches, sa voix…

 

On devine l’amour de la bonne chair, du bon pain et des bons plats. Sous son bureau, entre quelque accessoires et seringues médicales, un sac laisse encore apparaître un plat de tajine et des miettes de pain répandues autour, et un peu partout sur le sol.

 

Elle a le sourire et le regard franc, et sa voix puissante porte loin.

 

Comment en sommes-nous arrivés à évoquer ce sujet, je ne saurais le dire. Mais qu’importe.

 

– Ecoute cette histoire. Une histoire assez incroyable, à la fois triste et belle!

 

Je souris, amusée. Sans blague, une histoire, là, tout de suite, moi à jeun et blafarde, elle, sirotant mon sang comme son thé à la menthe.

 

– L’histoire d’une fillette sans nom, sans prénom, une petite tuberculeuse abandonnée à l’hôpital, oubliée par tous, sa famille, les institutions, les gens… Ce récit commence en 1982.

 

Je fais le calcul. 37 ans. De combien de litres de sang aurai-je besoin pour aller jusqu’au bout de l’histoire?

 

– Cette petite fille avait été conduite en ville par son oncle. Sa famille vivait alors à la campagne, trop pauvre pour subvenir à ses besoins. L’oncle était supposé l’inscrire dans une école et l’élever avec sa fille. Puis qu’elle travaille dans une maison. A vrai dire, l’oncle avait convaincu son père qu’elle serait mieux en ville. C’est ainsi qu’il l’a conduite de sa bourgade à Casablanca. Mais voilà que la petite a attrapé la tuberculose, et a contaminé aussi sa cousine. Figure-toi, l’oncle, un homme, un rustre sans coeur, a emmené sa fille à la clinique, et a déposé cette petite à l’hôpital. Puis a complètement disparu…! La malheureuse, elle avait tout juste 7 ans et une forme sévère de tuberculose. Elle est restée à l’hôpital près d’un an. Personne n’est jamais venu la visiter, ni son père, ni sa mère, ni cet oncle… à l’hôpital, pendant les fêtes, les week-end, les enfants recevaient des visites, des repas, des cadeaux, elle rien, personne. Avec les autres infirmières, on essayait de passer du temps avec elle, mais tu sais, chacune faisait comme elle pouvait. Elle n’avait jamais rien vu d’autres que nos blouses blanches, et puis elle était isolée, car contagieuse. Elle avait peu de monde avec qui parler. Cette petite m’a beaucoup touchée, et à l’époque, j’ai essayé de retrouver son oncle, sa famille, mais tu sais, il n’y avait pas le téléphone partout comme aujourd’hui… Tu réalises, moi qui avais une fillette de son âge, je la voyais seule, abandonnée, et pourtant toujours un sourire, toujours reconnaissante, quoiqu’on lui donne. Elle ne rechignait pas à prendre ses médicaments, ni ses repas comme les autres enfants. C’est qu’elle n’avait personne sur qui chouiner.

 

Bref. Elle avait commencé à guérir, et l’hôpital ne pouvait plus la prendre en charge. On ne pouvait tout même pas jeter cette petite à la rue! C’est une histoire à mille et un rebondissements haha!

 

Je jette un coup d’oeil discret sur mon bras bientôt livide.

 

– J’avais contacté des orphelinats, des associations, pour s’occuper d’elle, ou la recueillir, car on ne connaissait même pas son identité. Personne n’est venu. Personne. Après 9 ou 10 mois, l’Oncle a réapparu. Pas pour la petite, mais pour un document, qu’il avait dû laisser à l’administration. Sauf que moi, j’avais juré de le faire payer ce ***! J’avais laissé une note sur ce dossier: si l’oncle réapparaissait, me prévenir immédiatement! ce qu’on a fait, et je suis allé à sa rencontre. Ah la la, il m’a entendu le rustre. Je lui ai nettoyé les oreilles. Il n’a pas voulu la voir. Il a récupéré son document, puis a promis de revenir la chercher bientôt… et a encore disparu! Après 2 mois, elle a reçu une visite inattendue. Son père. Ah la la, le moment le plus émouvant et le plus déchirant de ma vie. Elle hoquetait, en pleurant difficilement avec ses petits poumons abimés, le masque d’oxygène pendu sur son nez. Lui aussi pleurait. Un très vieil homme, 90 ans, qui pleurait et ne cessait de lui demander pardon, de la misère, de la pauvreté, qui l’avait conduite à de telles extrémités. Ils n’arrêtaient pas de se prendre dans les bras. Elle, malgré les larmes, était transfigurée de bonheur. C’est la dernière fois qu’elle vit son père. Il mourut peu après, sans qu’il puisse retourner la chercher.

Bon, voilà la fillette sans famille, dont ne veut plus maintenant ni l’hôpital, ni l’état, ni la société. Je ne pus me résoudre à l’abandonner. Je suis allée voir le directeur de l’hôpital et je lui ai demandé la permission de recueillir cette petite. On ne pouvait tout de même pas la jeter dehors! Ah la la, la première fois qu’elle est sortie de l’hôpital, mon Dieu! Figure-toi, elle n’avait jamais vu la mer, elle n’avait jamais entendu le bruit des vagues, elle n’avait jamais mangé une glace. Je me souviens, je lui ai acheté un polo à l’orange, et elle le suçotait émerveillée par le colorant, étonnée par la texture, roidie par la glace. Tout était première fois, ou presque, pour elle.

J’ai décidé de l’adopter. On avait fini par la surnommer Fatma Bent Lhajj. Elle vit toujours, avec un poumon, on a du lui sectionner le poumon droit, mais elle est aujourd’hui encore vivante, elle est allée à l’école, a eu un diplôme et s’est mariée. Elle ne peut avoir d’enfants, elle a quelques problèmes de santé, mais tant pis. Elle est vivante, et entourée.

On n’a plus jamais eu de nouvelles de sa famille, son oncle, sa tante, sa nièce, jusqu’au jour du mariage. Elle a insisté pour les inviter. Figure-toi, le jour du mariage, il y avait les infirmières de l’hôpital, les voisins, les amis du quartier. Elle était devenue l’enfant de tout le monde. Et une vraie fierté pour moi.

 

Elle finit son récit le sourire énergique, les joues rosies.

 

Elle retire la seringue et appuye un moment sur la compresse, me demande de l’aider à appuyer bien fort, puis me colle un pansement.

 

– La vie peut-être surprenante, hein?

 

Elle me tend un croissant, que j’avale avec hâte.

 

Mon bras est tout à fait livide: je crois que je n’ai plus une goutte de sang au bras droit. Mais figure-toi qu’à ce moment, j’aurais volontiers sacrifié le bras gauche pour continuer d’écouter les récits de cette infirmière.