Le Vieux Bouquiniste – Les Pays Imaginaires

Épisode 1:

 

Il était une fois, dans un lointain lointain royaume, logé dans une petite petite boutique, un vieux bouquiniste.

 

Dans cette contrée, on ne le désignait guère que par ce nom: le vieux bouquiniste. C’était un homme grand aux épaules anguleuses, le corps sec et osseux. Sur son visage rond trônait un nez busqué, chaussé de grosses lunettes aux verres épais, où perçait la lueur vive de ses yeux minuscules et légèrement globuleux. Toujours haut-perché sur un tabouret en bois, il se tenait immobile derrière son comptoir, les sourcils froncés,  la mine absorbée et un livre à la main.

 

Il vivait dans un endroit fort curieux: la petite petite boutique était en effet bâtie comme un comble sombre, exigu, et le plafond était traversé par une charpente en bois. Sur les murs, sur les portes, partout étaient tapissés des centaines de posters jaunis, des couvertures défraîchies; par là, des revues empilées comme des tours, par là-bas, des BD en vrac, et tout autour, sur les étagères grossièrement fixées jusqu’au plafond, tourbillonnaient des milliers de livres entassés les uns contre les autres. Par endroits, tout était soigneusement classé mais par d’autres, quel capharnaüm!

Et cette odeur! Une puissante odeur d’autrefois imprégnait l’air où flottaient de fines poussières, poussières d’histoires, minuscules particules d’encres et de papiers en suspension, que l’on voyait parfois onduler dans le rai de soleil qui s’échappait de la lucarne.

 

De temps en temps, une personne l’arrachait à sa lecture: celui-ci voulait des polars, celle-là recherchait un titre particulier, cet enfant une BD…; le vieux bouquiniste reposait alors son ouvrage, après en avoir soigneusement corné la page, tirait sur un rideaux épais et s’engouffrait dans l’arrière-boutique quelques minutes. On l’entendait fureter entre les étagères, puis enfin, il resurgissait le bras tendu et le sourire contant, sa trouvaille à la main. L’homme servait alors au lecteur quelque histoire croustillante autour de l’oeuvre et de son auteur. À ce moment, c’était un autre homme: il contait en gesticulant de tout son corps, vivant chaque instant de sa narration. Et il riait! un rire franc, à gorge déployée, qu’il communiquait aussitôt à son interlocuteur.

 

Voilà sans doute pourquoi les habitants de cette contrée aimaient tant s’arrêter dans cet endroit curieux; et puis, quel plaisir de flâner entre ces rayons désordonnés! On y faisait souvent des découvertes surprenantes: une édition particulière ou un livre rare, un ouvrage censuré ou une traduction inédite.

 

 

Enfin! Revenons à notre histoire. Un jour, une jeune enfant entra là. Elle passa d’abord la tête dans l’entrebâillement de la porte, craintive, puis elle osa un premier pas hésitant. Soudain rassurée, elle franchit le pas tout à fait.

Elle observa avec curiosité toutes ces piles de manuels, ces colonnes de magazines, ces étagères de livres… et ses yeux stupéfaits passaient des livres au bouquiniste, du bouquiniste aux livres. Elle finit par demander d’une voix étonnée:

” Vous avez lu tous ces livres?!”

 

Il répondit sur un ton jovial:

 

” Ah mon enfant! Des livres, j’en achète, j’en vends, j’en échange tous les jours. Il y a toujours quelque chose de nouveau à lire.”

 

Il posa son ouvrage et sortit un petit livre sous son comptoir.

“- Tiens, commence par celui-ci.

– Je ne sais pas lire.”

 

” On ne veut pas que j’aille à l’école. C’est pas pour les filles, ni pour les pauvres qu’ils disent. Donc je travaille au marché. Mais chaque jour, à la même heure, cette heure-ci, les parents font leur sieste, alors je m’échappe. Une heure à moi, pour moi.”

 

Le brave homme, qui était resté silencieux, s’assit sur le tabouret et ouvrit le petit livre illustré. D’une voix douce, il démarra le récit.

 

Une heure s’écoula, une heure seulement durant laquelle, dans le délice des mots, elle parcourut mille mondes et fit mille voyages, elle vécut mille aventures et devint mille personnes. Puis, dans un bruissement de papier, le vieux bouquiniste interrompit sa lecture et referma le livre. Ce ne fut pas sans peine qu’elle reprit ses esprits, et elle se rappela soudain qu’il était temps de partir, vite!

” Je peux revenir demain?

– Oui.”

 

Elle revint le lendemain, puis le surlendemain et tous les jours qui suivirent; le vieux bouquiniste lui faisait la lecture durant une heure, tandis que par-dessus son épaule, les yeux rivés sur le livre, l’enfant essayait de déchiffrer tous ces mots alignés, qu’elle ne saisissait pas.

Ainsi passèrent des jours, puis des années.

 

Un jour, alors qu’elle passa la porte comme à l’accoutumée, elle trouva le vieux bouquiniste debout à l’entrée, l’air impatient, comme s’il l’attendait. Et en effet, il l’attendait. Ce jour-là, Il lui tendit le roman qu’il tenait entre les mains et à sa grande surprise, déclara:

 

” À toi maintenant, tu peux le lire.”

 

 

Épisode 2:

 

 

Restée seule, la jeune adolescente se figea quelques secondes, interdite, observant avec crainte et fascination les piles tourbillonnantes et poussiéreuses qui l’encerclaient de toutes parts. Dans la pièce planait un silence cosmique, suspendu au souffle de cette éternité empilée dans des étagères. Puis la tension se dissipa et la jeune fille s’extirpa peu à peu de son hébétude.

 

Elle reposa le roman que lui avait glissé le vieux bouquiniste entre les mains et promena son regard sur les tas de livres en désordre. Elle posa doucement sa main sur une vieille couverture, un mince dépôt de poussière se nicha dans les plis de ses doigts; elle ouvrit une page au hasard, passa sa paume sur la page rugueuse, brunie par le temps, et elle frissonna; elle en ouvrit une autre et aperçut une bête étrange, minuscule, filant à toute allure sur des routes tracées d’encre et de mots. Sur cette page, une trainée sombre, sans doute le sang séché d’un moustique écrasé, sur celle-là, le fossile d’un papillon de nuit. Elle reposa le livre et en attrapa un autre: une belle couverture enchâssait des pages graciles et soyeuses, et tandis qu’elle feuilletait les pages avec ses doigts, les feuilles dansaient comme des ballerines, elles se détachaient, s’envolaient, s’enroulaient puis se laissaient retomber dans un bruissement gracieux.

La jeune fille poursuivit son exploration. Il lui semblait que chaque livre avait son odeur, son toucher, sa texture, sa température. Elle touchait, elle humait, elle palpait, ce papier, doux, ce papier lisse ou rugueux, râpeux, ce papier rêche, tiède, glacé. Ses sensations tactiles étaient à cet instant exacerbées par l’excitation de ses fibres nerveuses, un long frisson roulait de ses paumes et parcourait son échine à une allure folle jusqu’à la nuque.

 

Ce jour-là, la jeune adolescente fut si absorbée par son exploration qu’elle manqua l’heure et arriva en retard au marché. Par chance, une dispute avait éclaté dans le quartier et personne dans sa famille ne prêta attention à son absence.

 

Elle retourna à la petite boutique le lendemain. Elle ne savait par où commencer, elle qui n’avait jamais été à l’école, qui ne savait ni lire, ni écrire! Qu’avait-il donc en tête, ce vieux bouquiniste?

Puis subitement, sans réfléchir, elle saisit le roman que lui lisait souvent le vieux bouquiniste et décida de commencer par celui-là: elle en connaissait chaque mot par coeur.

 

 

Sous ses yeux perplexes, des traits, des courbes, des cercles, des demi-cerles, derrière ses sourcils froncés, une géométrie hostile, des tracés farouches et inintelligibles. Puis peu à peu, les mots se déridèrent, les pointes se délièrent, les formes se détachèrent, les lettres s’enlacèrent et enfin! la jeune fille devina le premier mot, liant les sons aux formes et les formes aux lettres et les lettres aux syllabes et les syllabes au mot, donnant sens, petit à petit, à ces tracés étranges.

 

Dès lors, l’adolescente fit mille voyages et traversa mille contrées, elle fut tour à tour cette mère louve et ce mousse orphelin, cette pirate téméraire et ce prisionnier évadé, ce détective entêté et ce chien policier. Elle lut en vrac, ce qui tombait des piles et des étagères, romans et traités d’économie, manifestes politiques et essais philosophiques, nouvelles érotiques et livres interdits; elle lut, vorace, assoiffée de comprendre, assoiffée de plus en plus de liens, de plus en plus de sens. Elle voyagea dans des contrées qui n’existaient plus, visita des terres et des hommes réels ou imaginaires, inventa un sens aux mots qu’elle ne comprenait pas et créa dans sa tête des images à ce qu’elle ne connaissait pas.  Parfois, elle s’arrêtait sur ce passage, prenant plaisir à lire et répéter une phrase pour en apprécier la construction, pour en murmurer les mots. Elle ne comprenait pas tout, mais qu’importait! il lui suffisait de saisir l’ensemble et ressentir ce qu’elle ne pouvait expliquer.

 

Cette heure volée, cette heure arrachée à sa condition, c’était tout ce qui comptait pour la jeune fille. Car sa vie était autrement bien rude et malheureuse. Figurez-vous qu’elle ressentait une peine terrible lorsqu’à sept heures du matin, elle voyait les jeunes filles bras-dessus bras-dessous marcher jusqu’au collège en riant ou se disputant, pendant qu’elle devait disposer les fruits et légumes sur une vieille charette soutenue par un canasson dans un piteux état. C’est ton destin, ne cessaient de répéter ses parents, tu crois pouvoir changer ta condition?

Ces mots lui brisaient le coeur et la jeune fille se sentait enchainée par des liens invisibles qui l’empêchaient d’agir sur sa vie. Et pourtant, elle voulait tant aller à l’école!

 

Épisode 3:

 

Entre les livres et elle s’était tissée une relation singulière.

Cette heure, qu’elle arrachait à sa condition, était devenue rituelle: tous les jours, elle filait en douce de la maison, courant jusqu’à la boutique, pour ne pas perdre une minute. Elle entrait, saluait le vieux bouquiniste, qui lisait, rangeait ou bavardait, puis elle se glissait discrètement dans l’arrière boutique.

Parfois, elle passait un long moment à choisir sa lecture du jour, elle se promenait alors entre les étagères et les tours empilées de livres, caressant cette couverture, parcourant ce roman; celui-là annoté, celuil-ci gribouillé, celui-là dédicacé, celui-ci déchiré. Pour extirper un livre coincé entre de vieux romans et le mur, elle fourrait sa tête entre les grandes piles et soulevait un nuage de poussière, on pouvait alors entendre un bruyant éternuement jusque dans la rue !

Enfin, une quatrieme de couverture ou une image, parfois simplement le hasard la décidait: ce serait celui-là!

 

Parfois, elle avait déjà sa lecture, un livre commencé la veille ou quelques jours auparavant. Alors là, pressée de retrouver sa page cornée, elle entrait dans l’arrière-boutique en trombe, et ouvrait son livre, déterminée, vorace.

 

Son roman serré contre sa paume, elle allait se nicher dans un coin, le dos appuyé contre un petit pouf en cuir. C’était elle qui l’avait disposé là. La jeune fille aimait lire dans cet endroit: à cette heure-ci précisément, un rayon de soleil chaud traversait la lucarne et lui cuisait délicieusement l’épiderme.

 

L’heure finie, elle s’en retournait à sa vie morne. Se réveiller aux aurores, pétrir du pain, préparer les repas, ranger la marchandise, aller au marché et rester des heures derrière des cageots, dormir, se réveiller aux aurore, pétrir du pain. Quelque chose, dans ces moments, et de plus en plus, s’enflammait en elle: sa place n’était-elle pas derrière un pupitre plutôt que derrière des cageots? à l’école plutôt qu’au marché? Pourquoi devait-elle s’échapper, pour découvrir le monde ? Par moments, une colère sourde mêlée à une profonde indignation la prenait à la gorge et des larmes de rage lui faisaient rosir les joues.

Un jour, le hasard lui fit choisir un petit conte « La princesse au petit pois ». Elle lut le récit d’une traite. C’était  l’histoire d’une princesse perdue en forêt dans la nuit, et à cause de la boue et de la pluie battante, elle ressemblait à une souillon. Elle arriva dans un château où l’accueillit une famille royale, mais la princesse eut beau clamer que son sang aussi était bleu, personne ne la crut. Peu avant son arrivée, la reine était à la recherche d’une princesse pour son prince: pour vérifier qu’elle était bien une princesse, la reine plaça un petit pois entre vingt matelas et vingt édredons en plumes d’eider: seule une vraie princesse, seul un sang bleu pouvait être assez délicat pour sentir un petit pois dans son lit. Et en effet, la jeune princesse se réveilla avec un bleu. Le prince la prit donc pour femme.

 

La jeune fille fut fort déconcertée par cette histoire: comment? un petit pois, minuscule, insignifiant, marquerait la peau d’une princesse, même entre une vingtaine d’édredons? Et elle, avait-elle le sang bleu ou rouge?

La jeune fille sursauta: et si elle aussi était princesse? Et si elle avait été une princesse volée par des parents pauvres et cruels qui la faisaient travailler au marché?

Aussitôt à la maison, elle rassembla une vingtaine de couvertures et y glissa un petit pois. Elle attendit le lendemain avec impatience, dormant à peine. Avec quel dépit elle se réveilla, sans marque, rien, même pas une petite rougeur qui indiqua qu’elle pût être, même un peu, une princesse! Elle n’avait absolument rien senti! Durant une semaine, tous les soirs, elle prit soin de placer le petit pois entre les couvertures, si bien qu’il finit par pourrir et elle le jeta, dépitée, un profond sentiment d’injustice et de déception à la gorge.

 

Elle ne pourrait donc jamais changer sa condition, fichu petit pois! Fichue histoire! Injustice! Quoi, alors les humains n’étaient donc pas égaux? Pourquoi racontait-on de tels contes aux gens? Elle jetta le livre violemment contre le mur et sortit. Un mensonge, ces histoires!

Sa conscience du monde et de sa condition allait grandissante, ses croyances étaient toutes bousculées et à présent, c’était sa vie qui allait basculer.

Un jour, ses parents réunirent tous leurs enfants et leur avouèrent qu’ils n’avaient plus le sou : ils devaient se séparer de certains d’entre eux. Elle avait été choisie, avec les 3 autres filles, pour aller travailler dans une maison, à plus de 200 km de là. Les garçons continueraient de travailler au marché.

Ce jour-là, la jeune fille décida qu’il était temps de briser ses chaînes, d’aller au devant de son destin, et ce n’était pas être une domestique ignare et malheureuse! Elle rassembla ses maigres affaires dans un drap qu’elle noua et s’enfuit pendant la nuit. Sans réfléchir, sa course l’avait menée à la porte de la boutique de son vieil ami. Le rideau était baissé. Terrifiée par l’obscurité, elle se blottit dans un coin et se cacha derrière son baluchon, puis s’endormit.

 

Grande fut la surprise du vieux bouquiniste lorsqu’il découvrit le matin, devant sa boutique, le corps recroquevillé d’une jeune fille endormie, les petites mains serrées contre sa poitrine. Il la réveilla doucement et la fit entrer, sans poser de questions. Désormais, elle allait vivre chez lui.

 

La vie de la jeune fille changea complètement. Elle n’avait plus besoin de se cacher, de fuir, de feindre, et alors à présent libre, elle passait des heures entières à dévorer les romans qui emplissaient la vieille boutique.

Cependant, elle continuait secrètement de nourrir son rêve. L’école! Cette idée ne la quittait plus. Mais qui voudrait d’elle, trop âgée pour son faible niveau? qui accepterait une fugueuse?

– Jeune fille. Pourquoi te mets-tu dans cet état. Tu vas déjà à l’école! Tu y es. Lui dit un jour le vieux bouquiniste, à la vue de sa mine assombrie.

Elle fit la moue.

– Écoute: l’école, c’est un résumé grossier de livres qu’aucun élève n’a lu. Toi tu vas à meilleure école, n’oublie jamais ça. Tu apprends de livres, pas de manuels.

 

Un soir que ç’en était trop pour elle, qu’elle était en colère contre l’histoire qui se répétait, les souffrances des peuples, la condition des Hommes, les inégalités, l’injustice, la misère du monde, oui, un soir qu’elle était en colère contre le monde, elle referma son roman brusquement et le jeta contre le mur.

Tout cela, c’était de la palabre! Ah les faussaires! Silence, silence!

La jeune fille sortait de l’enfance et se heurtait maintenant au monde.
Les mots étaient devenus douloureux, et elle ne put plus en supporter davantage. Elle avait le sentiment de porter la souffrance  et le poids de l’Histoire sur ses épaules.

 

Passèrent ainsi des jours sans qu’elle n’ouvrît plus un livre, sans qu’elle ne lût plus un mot.

 

Le vieux bouquiniste, voyant la jeune fille sombrer dans une humeur de plus en plus maussade, lui confia un matin:

– Fillette, je vais te raconter une histoire. Mon histoire. Autrefois, je ne savais pas lire. Comme toi. Un jour, je cherchais du travail et je suis rentré par hasard dans cette boutique. Je ne saurais dire ce qui m’avait attiré, était-ce le hasard, le destin, l’odeur, ou simplement le sourire de cet homme derrière ses montagnes de livres? Peut-être était-ce tout cela. L’homme cherchait un employé pour ranger les livres. Il y en avait par milliers, entassés dans la boutique. Il m’embaucha, mais je devins rapidement plus que son employé et lui plus que mon patron. Tous les jours, il me lisait un roman soigneusement choisi, puis un jour, après quelques années, il m’en tendit un et me demanda de le lire. Je lui rétorquai que je ne savais pas lire. Après un silence, il me dit: Essaie seulement! Et ce fut incroyable! Les lettres formaient des mots qui formaient des phrases qui créaient du sens! Ce que j’ai ressenti, ce jour-là. Il m’apprit à lire, et tant d’autres choses! J’ai rangé des livres pendant 40 ans, j’en ai lu pendant 40 autres.
– Qu’est-il devenu?
– Avant sa mort, il me confia qu’il me léguait sa boutique.

– Veux-tu que je te confie un secret? Mais avant, il faut promettre de ne le révéler à personne. Tu le promets?

– Oui! Je le promets.

– Cette boutique se lègue ainsi depuis plusieurs siècles: les bouquinistes, nous sommes gardiens des livres, de la mémoire, d’un pan de l’humanité. Son savoir, ses connaissances, ses histoires, ses hommes, ses batailles, ses émotions… Ici siège la mémoire de l’humanité. Seul un passionné de la littérature, seul un assoifé de connaissances, seul un amoureux de l’humanité peut faire vivre cet endroit.

La curiosité et la fascination luisaient dans les yeux de la fillette.

– À qui allez-vous la léguer?

Le bouquiniste prit son temps avant de répondre. Il la fixa étrangement, puis enfin, il murmura:

– Je ne sais pas encore.

– Viens, je vais te confier d’autres secrets. Je vais te mener à la vraie école.

Il choisit un petit livre, prit la jeune fille par la main, pressa les doigts et ferma les yeux. Aussitôt, elle se sentit comme précipitée dans une autre dimension, l’instant d’une fraction de seconde, d’un clignement de paupière. Elle ouvrit un oeil, prudent d’abord, puis un second éberlué: où donc était-elle? À coté d’elle, le vieux bouquiniste la regardait avec un petit sourire dessiné au coin des lèvres. Elle se tenait debout au milieu de l’obscurité et des milliers d’étoiles et de couleurs scintillaient dans le ciel. Elle eut juré être perchée sur une petite planète car elle distinguait la forme nette de l’horizon courbé. Le sol était étrange, rocheux, et l’on distinguait ici et là des cratères fumants et des météorites échoués.  Elle n’arrivait pas à y croire. Où était-elle?

– Mais, où sommes-nous?

– Nous sommes sur une petite planète. Regarde bien.

Un petit garçon, des cheveux blonds et une écharpe flottant dans l’espace, conversait avec une rose.

– Le Petit Pr…

Le vieux bouquiniste l’interrompit en pressant ses doigts contre sa paume. De nouveau, étourdie, elle se sentit précipitée dans le vide, puis très vite, une fraction de seconde, ses yeux s’ouvrirent sur l’arrière-boutique. Comment avait-il fait cela? Elle ne  rêvait pas, il y a quelques instants, elle avait cru reconnaitre le petit prince. Elle était avec lui, sur sa petite planète! Et sa rose, elle avait reconnu sa rose!  Comment avait-il…, comment était-ce…?

– C’est ça que les enfants sont partis étudier à l’école. Mais on l’a oublié, ça. Maintenant, l’école, c’est avoir un diplôme et un passeport pour le travail. Toi, tu obtiendras un passeport pour la vie. Cours petite, vole, lis, danse, escalade, tombe, écoute, découvre, ressens le beau, observe le pire. Emerveille-toi, surprends-toi, questionne-toi et questionne le monde. Sois libre.

– Allez viens, viens avec moi. Allons ensemble explorer d’autres mondes et d’autres univers.

Le vieux bouquiniste attrapa un autre livre, pressa les doigts contre les siens et aussitôt, elle se sentit à nouveau tourbillonner dans le vide. Où allait-elle atterrir cette fois?

 

À suivre…

 

Photographie de couverture: Adnan 7a9oun

 

 

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