Le Vieux Bouquiniste -Episode 3

Lire épisode 1 et 2

Épisode 3:

 

Entre les livres et elle s’était tissée une relation singulière.

Cette heure, qu’elle arrachait à sa condition, était devenue rituelle: tous les jours, elle filait en douce de la maison, courant jusqu’à la boutique, pour ne pas perdre une minute. Elle entrait, saluait le vieux bouquiniste, qui lisait, rangeait ou bavardait, puis elle se glissait discrètement dans l’arrière boutique.

Parfois, elle passait un long moment à choisir sa lecture du jour, elle se promenait alors entre les étagères et les tours empilées de livres, caressant cette couverture, parcourant ce roman; celui-là annoté, celuil-ci gribouillé, celui-là dédicacé, celui-ci déchiré. Pour extirper un livre coincé entre de vieux romans et le mur, elle fourrait sa tête entre les grandes piles et soulevait un nuage de poussière, on pouvait alors entendre un bruyant éternuement jusque dans la rue !

Enfin, une quatrieme de couverture ou une image, parfois simplement le hasard la décidait: ce serait celui-là!

 

Parfois, elle avait déjà sa lecture, un livre commencé la veille ou quelques jours auparavant. Alors là, pressée de retrouver sa page cornée, elle entrait dans l’arrière-boutique en trombe, et ouvrait son livre, déterminée, vorace.

 

Son roman serré contre sa paume, elle allait se nicher dans un coin, le dos appuyé contre un petit pouf en cuir. C’était elle qui l’avait disposé là. La jeune fille aimait lire dans cet endroit: à cette heure-ci précisément, un rayon de soleil chaud traversait la lucarne et lui cuisait délicieusement l’épiderme.

 

L’heure finie, elle s’en retournait à sa vie morne. Se réveiller aux aurores, pétrir du pain, préparer les repas, ranger la marchandise, aller au marché et rester des heures derrière des cageots, dormir, se réveiller aux aurore, pétrir du pain. Quelque chose, dans ces moments, et de plus en plus, s’enflammait en elle: sa place n’était-elle pas derrière un pupitre plutôt que derrière des cageots? à l’école plutôt qu’au marché? Pourquoi devait-elle s’échapper, pour découvrir le monde ? Par moments, une colère sourde mêlée à une profonde indignation la prenait à la gorge et des larmes de rage lui faisaient rosir les joues.

Un jour, le hasard lui fit choisir un petit conte « La princesse au petit pois ». Elle lut le récit d’une traite. C’était  l’histoire d’une princesse perdue en forêt dans la nuit, et à cause de la boue et de la pluie battante, elle ressemblait à une souillon. Elle arriva dans un château où l’accueillit une famille royale, mais la princesse eut beau clamer que son sang aussi était bleu, personne ne la crut. Peu avant son arrivée, la reine était à la recherche d’une princesse pour son prince: pour vérifier qu’elle était bien une princesse, la reine plaça un petit pois entre vingt matelas et vingt édredons en plumes d’eider: seule une vraie princesse, seul un sang bleu pouvait être assez délicat pour sentir un petit pois dans son lit. Et en effet, la jeune princesse se réveilla avec un bleu. Le prince la prit donc pour femme.

 

La jeune fille fut fort déconcertée par cette histoire: comment? un petit pois, minuscule, insignifiant, marquerait la peau d’une princesse, même entre une vingtaine d’édredons? Et elle, avait-elle le sang bleu ou rouge?

La jeune fille sursauta: et si elle aussi était princesse? Et si elle avait été une princesse volée par des parents pauvres et cruels qui la faisaient travailler au marché?

Aussitôt à la maison, elle rassembla une vingtaine de couvertures et y glissa un petit pois. Elle attendit le lendemain avec impatience, dormant à peine. Avec quel dépit elle se réveilla, sans marque, rien, même pas une petite rougeur qui indiqua qu’elle pût être, même un peu, une princesse! Elle n’avait absolument rien senti! Durant une semaine, tous les soirs, elle prit soin de placer le petit pois entre les couvertures, si bien qu’il finit par pourrir et elle le jeta, dépitée, un profond sentiment d’injustice et de déception à la gorge.

 

Elle ne pourrait donc jamais changer sa condition, fichu petit pois! Fichue histoire! Injustice! Quoi, alors les humains n’étaient donc pas égaux? Pourquoi racontait-on de tels contes aux gens? Elle jetta le livre violemment contre le mur et sortit. Un mensonge, ces histoires!

Sa conscience du monde et de sa condition allait grandissante, ses croyances étaient toutes bousculées et à présent, c’était sa vie qui allait basculer.

Un jour, ses parents réunirent tous leurs enfants et leur avouèrent qu’ils n’avaient plus le sou : ils devaient se séparer de certains d’entre eux. Elle avait été choisie, avec les 3 autres filles, pour aller travailler dans une maison, à plus de 200 km de là. Les garçons continueraient de travailler au marché.

Ce jour-là, la jeune fille décida qu’il était temps de briser ses chaînes, d’aller au devant de son destin, et ce n’était pas être une domestique ignare et malheureuse! Elle rassembla ses maigres affaires dans un drap qu’elle noua et s’enfuit pendant la nuit. Sans réfléchir, sa course l’avait menée à la porte de la boutique de son vieil ami. Le rideau était baissé. Terrifiée par l’obscurité, elle se blottit dans un coin et se cacha derrière son baluchon, puis s’endormit.

 

Grande fut la surprise du vieux bouquiniste lorsqu’il découvrit le matin, devant sa boutique, le corps recroquevillé d’une jeune fille endormie, les petites mains serrées contre sa poitrine. Il la réveilla doucement et la fit entrer, sans poser de questions. Désormais, elle allait vivre chez lui.

La vie de la jeune fille changea complètement. Elle n’avait plus besoin de se cacher, de fuir, de feindre, et alors à présent libre, elle passait des heures entières à dévorer les romans qui emplissaient la vieille boutique.

Cependant, elle continuait secrètement de nourrir son rêve. L’école! Cette idée ne la quittait plus. Mais qui voudrait d’elle, trop âgée pour son faible niveau? qui accepterait une fugueuse?

– Jeune fille. Pourquoi te mets-tu dans cet état. Tu vas déjà à l’école! Tu y es. Lui dit un jour le vieux bouquiniste, à la vue de sa mine assombrie.

Elle fit la moue.

– Écoute: l’école, c’est un résumé grossier de livres qu’aucun élève n’a lu. Toi tu vas à meilleure école, n’oublie jamais ça. Tu apprends de livres, pas de manuels.

 

Un soir que ç’en était trop pour elle, qu’elle était en colère contre l’histoire qui se répétait, les souffrances des peuples, la condition des Hommes, les inégalités, l’injustice, la misère du monde, oui, un soir qu’elle était en colère contre le monde, elle referma son roman brusquement et le jeta contre le mur.

Tout cela, c’était de la palabre! Ah les faussaires! Silence, silence!

La jeune fille sortait de l’enfance et se heurtait maintenant au monde.
Les mots étaient devenus douloureux, et elle ne put plus en supporter davantage. Elle avait le sentiment de porter la souffrance  et le poids de l’Histoire sur ses épaules.

 

Passèrent ainsi des jours sans qu’elle n’ouvrît plus un livre, sans qu’elle ne lût plus un mot.

 

Le vieux bouquiniste, voyant la jeune fille sombrer dans une humeur de plus en plus maussade, lui confia un matin:

– Fillette, je vais te raconter une histoire. Mon histoire. Autrefois, je ne savais pas lire. Comme toi. Un jour, je cherchais du travail et je suis rentré par hasard dans cette boutique. Je ne saurais dire ce qui m’avait attiré, était-ce le hasard, le destin, l’odeur, ou simplement le sourire de cet homme derrière ses montagnes de livres? Peut-être était-ce tout cela. L’homme cherchait un employé pour ranger les livres. Il y en avait par milliers, entassés dans la boutique. Il m’embaucha, mais je devins rapidement plus que son employé et lui plus que mon patron. Tous les jours, il me lisait un roman soigneusement choisi, puis un jour, après quelques années, il m’en tendit un et me demanda de le lire. Je lui rétorquai que je ne savais pas lire. Après un silence, il me dit: Essaie seulement! Et ce fut incroyable! Les lettres formaient des mots qui formaient des phrases qui créaient du sens! Ce que j’ai ressenti, ce jour-là. Il m’apprit à lire, et tant d’autres choses! J’ai rangé des livres pendant 40 ans, j’en ai lu pendant 40 autres.
– Qu’est-il devenu?
– Avant sa mort, il me confia qu’il me léguait sa boutique.

– Veux-tu que je te confie un secret? Mais avant, il faut promettre de ne le révéler à personne. Tu le promets?

– Oui! Je le promets.

– Cette boutique se lègue ainsi depuis plusieurs siècles: les bouquinistes, nous sommes gardiens des livres, de la mémoire, d’un pan de l’humanité. Son savoir, ses connaissances, ses histoires, ses hommes, ses batailles, ses émotions… Ici siège la mémoire de l’humanité. Seul un passionné de la littérature, seul un assoifé de connaissances, seul un amoureux de l’humanité peut faire vivre cet endroit.

La curiosité et la fascination luisaient dans les yeux de la fillette.

– À qui allez-vous la léguer?

Le bouquiniste prit son temps avant de répondre. Il la fixa étrangement, puis enfin, il murmura:

– Je ne sais pas encore.

– Viens, je vais te confier d’autres secrets. Je vais te mener à la vraie école.

Il choisit un petit livre, prit la jeune fille par la main, pressa les doigts et ferma les yeux. Aussitôt, elle se sentit comme précipitée dans une autre dimension, l’instant d’une fraction de seconde, d’un clignement de paupière. Elle ouvrit un oeil, prudent d’abord, puis un second éberlué: où donc était-elle? À coté d’elle, le vieux bouquiniste la regardait avec un petit sourire dessiné au coin des lèvres. Elle se tenait debout au milieu de l’obscurité et des milliers d’étoiles et de couleurs scintillaient dans le ciel. Elle eut juré être perchée sur une petite planète car elle distinguait la forme nette de l’horizon courbé. Le sol était étrange, rocheux, et l’on distinguait ici et là des cratères fumants et des météorites échoués.  Elle n’arrivait pas à y croire. Où était-elle?

– Mais, où sommes-nous?

– Nous sommes sur une petite planète. Regarde bien.

Un petit garçon, des cheveux blonds et une écharpe flottant dans l’espace, conversait avec une rose.

– Le Petit Pr…

Le vieux bouquiniste l’interrompit en pressant ses doigts contre sa paume. De nouveau, étourdie, elle se sentit précipitée dans le vide, puis très vite, une fraction de seconde, ses yeux s’ouvrirent sur l’arrière-boutique. Comment avait-il fait cela? Elle ne  rêvait pas, il y a quelques instants, elle avait cru reconnaitre le petit prince. Elle était avec lui, sur sa petite planète! Et sa rose, elle avait reconnu sa rose!  Comment avait-il…, comment était-ce…?

– C’est ça que les enfants sont partis étudier à l’école. Mais on l’a oublié, ça. Maintenant, l’école, c’est avoir un diplôme et un passeport pour le travail. Toi, tu obtiendras un passeport pour la vie. Cours petite, vole, lis, danse, escalade, tombe, écoute, découvre, ressens le beau, observe le pire. Emerveille-toi, surprends-toi, questionne-toi et questionne le monde. Sois libre.

– Allez viens, viens avec moi. Allons ensemble explorer d’autres mondes et d’autres univers.

Le vieux bouquiniste attrapa un autre livre, pressa les doigts contre les siens et aussitôt, elle se sentit à nouveau tourbillonner dans le vide. Où allait-elle atterrir cette fois?

 

À suivre…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *