Le Vagabond – #CasablancaLeFilm

Je me penche à la fenêtre, pose mes coudes sur le rebord, la tête sur mes paumes, et ferme les paupières. Je goûte la morsure d’un vent léger sur mon épaule, puis sur ma nuque. Je frémis; la brise fraîche roule sur ma chair. 

J’ouvre les yeux. Le jour est en train de tomber; maintenant, un bleu sombre et lumineux couvre entièrement le ciel d’une lueur étrange; un parfum de fleur se dégage comme une bouffée de vapeur épaisse et envahit l’air. 

Mon regard s’attarde sur une immense façade, délabrée, rongée par la vétusté. Qu’elle est belle! qu’elle est laide! D’une géométrie fascinante, hypnotique! L’architecte, sans doute quelque obsédé de symétrie, semble s’être appliqué à tracer méticuleusement des centaines de lignes droites et perpendiculaires, de toutes tailles, avec règle et équerre, sur une feuille quadrillée, et partout sur le croquis, des carrés et des rectangles s’alignent, se juxtaposent, s’emboitent, comme un jeu de tétris. 

La façade. De sa beauté, il ne demeure à présent que la laideur de ses angles droits. L’homme a passé par là.

À l’intérieur des petits carrés et des grands rectangles, on devine des appartements exigüs, des pièces comme des cubes emboîtés les uns sur les autres, trop étroits pour tout le monde à accueillir, trop étranglés pour tous les objets à entreposer. La promiscuité des habitants s’étale dans le vis-à vis, et leur intérieur étriqué s’étend sur le monde extérieur, de façon désordonnée, déconcertante.

Le bâtiment a un air d’inachevé: ici, des briques cassées et des mosaïques brisées, là du ciment sec qui n’a jamais été couvert, là-bas, la construction sauvage d’une pièce inachevée. Sur tout le long de la façade, des paraboles se dressent, des câbles se balancent, du bric-à-brac s’accumule, et partout, partout, du linge aux couleurs bigarrées est suspendu: sur des câbles électriques, des fils de fer, des paraboles, des cordelettes, sur le toit, sur le balcons ou les fenêtres.


Des pots de fleurs, des chaussures, des plats et divers ustensiles, des butanes de gaz, des chaussures, des chats, des cartons et autres bric-à-brac s’accumulent pêle-mêle sur les balcons, employés comme une pièce à part entière.

La façade. Superbe et monstrueuse. Nette et ravagée. Symétrique et difforme. Hideuse et phénoménale. Comme si l’on avait mis entre les mains d’un enfant le croquis parfait de l’architecte et que le morveux s’était amusé à tout gribouiller avec des feutres de couleurs, puis à essuyer ses doigts sales et poisseux sur le chef d’oeuvre. 

Sur le trottoir crasse, une centaine de figues de barbaries sont jetées là, à même le sol, la moitié écrasées, formant un tas de vomissures. À côté, un carton aplati sur le sol et un tas d’ordures par-dessus. À chaque fois qu’un passant voit le tas puant, il soupire en levant les yeux au ciel, la mine dégouté, puis en profite parfois pour cracher dessus, jeter un emballage ou carrément ses ordures. 

Un homme marche en titubant. Il a les cheveux en bataille, une chemise crasseuse et un pantalon trop large et trop court, plié au niveau des chevilles. Il est pied-nu. Dans ses yeux, un air hagard et vagabond. Il repère un angle droit, au pied de l’immeuble, à l’abri du soleil et du monde; il allonge la veste qu’il tient à la main sur le trottoir, pour en faire un matelas, et pose ses sandales par-dessus, pour en faire  un oreiller. Il s’allonge, se blottit, se tourne, se retourne, n’arrive pas à s’endormir. Je n’arrive pas à détacher mon regard de ses pieds. Je suis comme fascinée par ses orteils qui ne cessent de remuer alors que son corps semble inerte. J’ai soudain le sentiment de ressentir toute sa solitude dans ses orteils qu’il remue frénétiquement.

Je lève les yeux. Au dernier étage, un homme se fraie un chemin dans le balcon confiné, un mégot aux lèvres, un verre de thé dans une main, un violon dans l’autre. Il pose le verre de thé sur le rebord, puis le mégot dans une toux étouffée, et s’installe sur une chaise en bois. L’homme prend tout son temps. Puis, dans une longue caresse, le bras tendu, le violoniste frotte les cordes avec l’archet et donne subitement vie aux cordes encore muettes il y a quelques secondes. 


Une complainte nostalgique répand ses notes dans l’atmosphère.  La musique est fluide, le son harmonieux. 


J’observe la rue, ses mouvements, comme un film qui défile sous mes yeux, sans paroles, et je la regarde à présent, bercée par le bleu profond du ciel et par ces émotions que seule la musique peut éveiller.


Une certaine langueur me gagne.

Dans ce balcon, j’aperçois une femme avec un fort embonpoint, un fichu enroulé sur la tête et une large djellaba; elle est assise sur une chaise en plastique et tire sur un narguilé. À chaque souffle, son visage s’efface dans un épais nuage de fumée gris. Derrière cette fenêtre, une femme s’affaire, à grands bruits de vaisselle qui se fracasse et de balai qui se cogne; À côté, une famille est réunie autour de la table et partage un goûter devant leur vieille télévision. La mère fait des allées et venues entre le petit salon et la cuisine, aidée par sa plus jeune fille, pour préparer le repas du mari et des frères. Là-bas, je distingue un adolescent allongé dans le salon, la tête figée sur son téléphone.

Je lève de nouveau les yeux sur le violoniste. Ses yeux sont mis clos, il est absorbé par ses longs mouvements de va-et vient. 

Une certaine volupté se dégage maintenant de ce spectacle de misère, une poésie se crée sous l’effet des notes pénétrantes qui cadencent les mouvements de cet immeuble. 

Quelque chose de particulier, quelque chose de la vie de dégage de cette façade ravagée.

Le vagabond n’arrive pas à s’endormir, il s’assoit. Il lève la tête, comme s’il cherchait d’où provenait cette musique. Il esquisse un léger sourire, presque imperceptible. Il semble chercher quelque chose avec les yeux, puis ramasse quelques mégots sur le trottoir et les range dans la poche de sa chemise. Il fait craquer une allumette pour tirer quelques bouffées sur un autre mégot qu’il a trouvé.  À côté de lui passent deux hommes, ils sifflent le passage d’une fillette de 15 ans, qui accélère le pas, gênée. Une femme en abaya noire, les yeux cernés de khôl, marche hésitante: elle semble chercher son chemin.

Le vagabond s’est de nouveau allongé. Ses orteils remuent encore. Cette fois-ci, il s’endort vite, bercé par les notes du violon qui continuent de se répandre dans l’air.

Je me sens maintenant tout chose.

C’est affreusement beau. La misère dans toute sa splendeur. La laideur dans toute sa beauté. Tout, dans façade, est oxymore. Dans le bleu pénétrant du ciel, un air léger souffle sur le spectacle lourd, et l’espace d’un instant, je suis en communion, dans un monde où les paradoxes sont syncrétisme. 

Quelques minutes seulement ont passé et j’ai pourtant la sensation d’un très long moment. 


Le violon s’est tu. La nuit est tombée. Le bleu est noir.


Des lumières s’allument dans des carrés et s’éteignent dans d’autres. 

L’adolescent est encore affalé dans le salon, il n’a pas bougé d’un pouce. À côté, la femme de noir vêtue a trouvé son chemin, je vois sa silhouette se découper dans un carré de fenêtre: elle retire sa abaya et rejoint un groupe de femmes, accompagnées de deux hommes qui fument le narguilé, quelques bouteilles de vins à leurs pieds. Une lumière vive et aveuglante se promène au 4ème étage, sur la cage d’escalier. C’est un jeune garçon, il a la tête fourrée dans un livre qu’il essaie de lire à la lueur de la pile de son téléphone. Là-bas, encore la mère et sa fille, le nez dans leur cocotte  et vaisselles, pendant que mari et garçons regardent la télévision.


Soudain j’entends:

– Balak balak, motos, jay motor, balak! Dégagez, une moto arrive, dégagez!

C’est un livreur de pizza qui entre dans la ruelle en sens inverse. Le motard freine sec, à grand bruit de pétards et de feu d’artifice. Il salue le gardien de voitures, puis il semble remarquer le misérable endormi, blotti dans une position foetale, contre le coin de l’immeuble. Il donne un coup de pied au vagabond et ricane:


– Oullahila, hwa li 3aych! Je te jure, c’est lui qui a la belle vie!


Ils partent d’un grand rire. 


Mon coeur bat la chamade maintenant. Je referme brusquement la fenêtre.


Cette façade, elle a quelque chose de terrible. Parce qu’elle est là, soudain, devant moi, la réalité silencieuse et criante, elle est là, la réalité, grisâtre et criarde. Oui, elle est là, dans tout son oxymore.