Le Point d’Orgue – Les Pays Imaginaires

Il était une fois, dans un lointain lointain royaume, dans une belle belle contrée, des habitants qui se haïssaient. Et ils se haïssaient tellement, qu’ils en avaient fini par haïr tout le monde. 

Ici, dans cette belle belle contrée, les autres, on les dépouillait, les enfants, on les battait, les femmes, on les violait, les fonctionnaires, on les soudoyait, les juges, on les achetait, les gardiens, on les méprisait, les savants, on les exilait, les artistes, on les enfermait, les ouvriers, on les sous-payait, les ministres, on les sur-payait, les médiocres, on les encensait, les lois, on les ignorait, les handicapés, on les maltraitait, les malades, on les tuait, les animaux, on les torturait. 

Oui, ici, les habitants se haïssaient tant qu’ils n’avaient cure de vivre dans des amas d’ordures, au milieu de pestilence et de benzine, les habitants se haïssaient tant qu’il leur importait peu qu’on les escroquât, qu’on les humiliât, qu’on les avalisât, enfin! les habitants se haïssaient tant qu’ils finirent par croire que leur haine, c’était ce qui maintenait la paix. Et tous ceux qui menaçaient d’ébranler leur haine et leur paix étaient décrétés ennemis de la contrée.

La haine, qui s’était d’abord distillée doucement, imperceptiblement, semblait maintenant se propager à grande-vitesse, de jours en jours plus véhémente, plus sanglante. Quelques notables d’ici et du monde s’inquiétèrent enfin pour leurs intérêts et voulurent expliquer cette violence soudaine dans la région: pour cela, ils firent venir des analystes de renommée qui en conclurent que cette crise était due à un vent de haine venu de l’est. Oui! Un souffle chaud, puissant, ravageur qui emportait sur son passage l’amour et la raison des hommes sans qu’on n’y put rien faire. Pour ralentir ce vent de haine dévastateur, des réflexions furent longuement menées et des décisions stratégiques furent aussitôt appliquées: en effet, on invita des penseurs qui suggérèrent que les habitants devaient cesser de penser, et ils firent fermer les écoles; on convia des démocrates qui soutinrent que pout avoir plus de liberté, il fallait supprimer la vermine, et ils firent enfermer les opposants; on sollicita des économistes qui décidèrent qu’il fallait avoir plus de pauvres en créant moins de riches, et ils ruinèrent les ménages. Quand on mesura que le vent de haine ne menaçait plus les intérêts des notables d’ici et du monde, mais qu’il en soufflait encore suffisamment pour les servir, ces derniers se turent. Ou partirent.

Cependant, dans ce lointain lointain royaume, dans cette belle belle contrée, même la haine ne suffisait plus à maintenir la paix. L’aigreur, l’amertume, les rancoeurs, elles gonflaient, s’amplifiaient. À présent  partout, l’ignorance prévalait, la pauvreté se multipliait, la frustration se propageait, l’injustice régnait, la colère grondait, la violence éclatait, et une musique sourde s’élevait doucement, montant crescendo, menaçante, cruelle; des notes de peur et de terreur bruissaient pendant que les accords se succédaient avec toujours plus d’intensité, dans un crescendo soutenu, et maîtrisé, et aliénant. 

Mais à propos! Revenons à notre conte.

On murmure qu’il naquit dans cette région fort pauvre et fort brave, un enfant dont personne ne connaissait l’histoire, et qui avait pourtant une histoire incroyable à rapporter aux habitants de son lointain lointain royaume, de sa belle belle contrée. 

Alors un instant, je vais vous la conter.

À suivre…

 

 

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