Le Photographe – Les Pays Imaginaires

 Il était une fois, dans un lointain lointain royaume, nichée dans une vieille vieille vallée, une paisible médina.


Ah, qu’il y faisait bon vivre! C’est que l’on venait de loin pour en admirer les allées aux doux reflets opalins, ses mille nuances de bleus qui faisaient paraître la lumière dans toute sa splendeur, et ruisselaient sur les murs tantôt aiguë-marine tantôt ciel, tantôt cyan tantôt roi. 


Ici, les maisonnettes s’alignaient sur les ruelles étroites, bordées de vignes suspendues et de géraniums;   l’aube irisait les murets tandis que le soleil, une fois levé, dévalait gaiement les chemins escarpés.

Les portes en bois bigarrées étaient grand-ouvertes, elles réunissaient sur le seuil les enfants espiègles et rieurs, et l’on pouvait entrevoir les artisans travailler leurs ouvrages, tapant du pied au rythme des aiguilles et des rouets.


Enfin! la médina était enveloppée d’un charme velouté, et regorgeait de tant de teintes qu’on eût juré, en se juchant sur le haut de la vallée, qu’elle était l’oeuvre d’un peintre fantasque et rêveur.


Seulement voilà, depuis quelques jours, des évènements étranges, très étranges bouleversaient cette harmonie enchantée.


Un matin, les habitants découvrirent avec stupeur qu’une partie de la vallée avait perdu son éclat vert, et au lieu du tableau luxuriant et lumineux dont ils étaient coutumiers, l’on voyait se dresser une étendue hirsute et noirâtre. Les jours suivants, ce fut au tour de la médina: ses allées autrefois baignées de soleil se déroulaient glacées, ses vignes et ses géraniums étaient avachies, ternes, et ses portes si joyeusement colorées campaient à présent aussi sombres que le présage.  

Crédit photo: 3adnan 7a9on
Crédit photo: 3adnan 7a9on


Puis tout s’accéléra. Deux garçonnets perdirent subitement leurs couleurs; le lendemain, il y’en eut quatre. Les rumeurs les plus folles couraient les ruelles, et enflaient à mesure que les phénomènes de décoloration se multipliaient.

La panique gagnait les habitants angoissés et impuissants. Les rires se faisaient plus rares, cédant place à un silence lugubre, tandis que les portes suspicieuses se refermaient au nez des passants.


Tout autour, dans ce lointain lointain royaume, dans cette vieille vieille vallée, les paysages et les hommes n’avaient plus que deux teintes: le noir, et le blanc.

Deux femmes adossées contre une porte noire, cadenassée, commentaient le mauvais augure:

– C’est un désastre, que se passe-t-il par ici? C’est une malédiction! Une malédiction!

– Tu réalises, pire que mourir, perdre ses couleurs, d’un coup, comme ça, pouf! Combien de personnes ont été touchées? C’est terrible. Un malheur va s’abattre. Que dieu nous préserve!

– Une maladie? Un djin? Une malédiction? Cela n’augure rien de bon. 

– On raconte que les enfants contaminés grelottent de froid, et qu’ils ne perdent pas seulement leurs couleurs, mais aussi leur sourire, leur joie, leur appétit…

Un peu plus loin, groupé sur les marches d’un petit escalier, un groupe d’enfants entourait un très jeune garçon qui semblait leur raconter une histoire terrifiante. Son auditoire l’écoutait, les yeux écarquillés de curiosité et d’épouvante. 

Crédit photo: 3adnan 7a9on

– J’ai suivi l’homme. C’est lui, l’étranger! Je l’ai suivi ce matin, pendant qu’il arpentait la médina! Il se promène dans les rues avec un petit boitier, puis, une fois sa proie repérée, il la suit, attentivement  patiemment, jusqu’à … capturer son âme dans sa terrible, terrible boîte noire!

“Je l’ai vu, c’est lui qui a volé les couleurs de Larbi. Il l’a visé avec son appareil,et quand il a pressé sur le bouton, une lumière furtive et aveuglante a surgi, et là… Larbi s’est soudain transformé en noir et blanc!


Tous poussèrent un cri d’effroi.


” C‘est une boite noire aux pouvoirs magiques, et une fois qu’elle crépite, elle s’empare de tes couleurs à tout jamais.”

Les enfants le regardaient incrédules et terrifiés, comme s’il avait créé l’histoire de toute pièce, et en même temps, au fond d’eux, ils redoutaient que tout cela ne fût vrai.

******

Adan, l’air tourmenté, pressait la tête entre ses mains. Le teint livide et le corps glacé, il claquait des dents.

Il fixait sa boîte noire, celle-là même qui hantait les enfants, puis il n’y tint plus. Il fonça vers son appareil, le saisit, et claqua la porte.

Épisode 2:

Les paysages, gris; les ruelles, lugubres; les hommes, sinistres.


Avec la couleur s’en était allée la joie.

3adnan 7a9oun

Le soleil lui-même ne réfléchissait plus ses rayons sur la médina; privés de ses teintes si particulières, les chemins pentus qui y couraient autrefois comme un joyeux serpentin s’étaient subitement figés dans un rictus amer. 

Les habitants vivaient maintenant reclus dans la peur. La malédiction avait englouti leurs couleurs, mais aussi leur joie et leur vitalité. 

Les enfants étaient privés de sorties, gardés par des portes solidement cadenassées, et depuis la fenêtre, ils regardaient tristement passer leurs mornes journées.

3adnan 7a9oun
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Ainsi vivait-on maintenant dans ce lointain lointain royaume, dans cette vieille vieille vallée: terrifiés, hagards et immobiles, dans l’attente qu’un miracle brisât enfin le maléfice.

Toutefois, 







seuls deux enfants furent épargnés par l’étrange épidémie: Jamal et Saïd.

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Adan  parcourait les allées de la médina, l’oeil vissé dans le viseur. Voici des heures qu’il errait ainsi, à l’affût d’un instant particulier à capturer. 

Adan. 

L’enfant autrefois s’émerveillait de l’éclosion d’un bourgeon, riait à gorge déployée à la vue d’un escargot, s’étonnait d’une limace, rougissait devant une jolie fille; cependant, plus il grandissait, plus Adan perdait son goût de la vie: ce qui lui semblait dans sa première enfance si beau, si drôle, si surprenant, se révélait à ses yeux de jeune adulte laid ou cruel. 

Quoi! la fleur dépérira? Quoi! l’escargot, un homme l’écrasera? Quoi! le monde s’entretuera?

3adnan 7a9oun
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Il sombra rapidement dans une humeur noire, et bientôt, plus rien ne remua en lui. Ses molles journées se succédaient vides, sans relief et il restait là, du matin au soir, hébété et désœuvré.

Un jour,  Adan s’éveilla plus maussade que de coutume. Quelle fut sa surprise lorsqu’il réalisa que ses yeux ne lui renvoyaient que du noir et du blanc! Il ne distinguait plus une couleur, plus une nuance. Il resta ainsi contre le mur, la tête entre les mains durant des jours, comme foudroyé. 

L’on ne sait encore pas très bien comment tout cela s’est passé, ni même pourquoi il tenait un appareil photo entre les mains, mais ce jour-là bouleversa davantage son existence.

3adnan 7a9oun

Voilà  l’histoire: un jour qu’il se promenait près de chez lui, la mine taciturne, Adan fut surpris par des rires d’enfants, francs et bruyants. Il dévisagea les chérubins avec étonnement: Oui! quelque chose avait remué en lui.

Un sentiment d’urgence le prit soudain à la gorge. Sans même le réaliser, Il saisit son appareil photo et captura l’image: aussitôt,  une onde de chaleur roula dans ses veines, puis déferla sur son corps entier. 

Un sentiment fugace le traversa, comme la foudre qui s’abat, avec cette exsangue sensation de l’avoir vu se découper nettement dans le ciel, et cette impression insaisissable, fugitive. 

Il avait soudain ressenti la joie, il l’avait arrachée aux enfants.

Mais l’instant d’après, la subite euphorie retomba, et autour de lui tout redevint noir et blanc.

Adan recommença, le lendemain puis le surlendemain, et bientôt il ne pût se passer de sa boîte noire. Les images qu’il capturait lui rendaient la vie quelques minutes, et il s’en gavait, à les épuiser dans leur quintessence.

Lorsqu’il eut fini d’absorber chaque teinte de couleur et de joie dans son village, il se dit qu’il était temps de prendre le large. Où aller? Adan se souvint avoir entendu parler d’une vallée aux couleurs incroyables.

Il s’y rendit le jour même. Et c’est vrai, qu’elles étaient incroyables.

3adnan 7a9oun
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– Regarde! C’est sa maison! 

Jamal désigna une demeure si lumineuse qu’on l’eut crue auréolée d’une lueur enchantée. 

3adnan 7a9oun

Les deux enfants s’étaient jurés de sauver leur médina et ses habitants: éveillés depuis l’aube, ils avaient élaboré crânement mille plans pour la délivrer.

Bravant la peur et l’interdiction formelle de leurs parents, Jamal et Saïd décidèrent d’explorer la maison de l’étrange photographe. Qu’allaient-ils trouver? En vérité, ils étaient morts de peur.

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En chemin, ils croisèrent une horde de chats qui s’avançait la babine de travers et l’oeil bagarreur. Terrifiés, Jamal et Saïd aussitôt détalèrent, poursuivis par les miaulements stridents des félins voyous.


Après une montée interminable, Jamal et Saïd arrivèrent enfin devant la maison du photographe. Une petite lumière semblait sortir d’un sous-sol. Un clin d’oeil complice et les deux amis s’allongèrent silencieusement sur le sol, pour regarder discrètement à l’intérieur à travers une petite lucarne.

Ils découvrirent avec horreur que partout sur les murs étaient accrochées des centaines de photographies de leurs amis, de leur médina, de leur vallée! 

D’autres photographies baignaient encore dans l’eau, au milieu d’un petit bac éclairé par une faible lumière.

Saïd toucha son ami du coude et lui désigna un coin sombre. 

Un homme se tenait près de là, avachi sur le fauteuil, la tête entre les mains, l’air absorbé dans de sombres réflexions. 

3adnan 7a9oun

Soudain, Jamal et Saïd sursautèrent, épouvantés. Un chien aboya, le regard méchant, le croc cruel.

Les deux enfants se regardèrent, puis murmurèrent en choeur:

– Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?

À suivre

 

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