3/ Le Petit Marchand de Sourires – Sam Lgaouri

Je me suis réveillé heureux ce matin, un sourire au coeur et des étoiles plein les yeux. Je tiens encore dans la main la feuille de Hafsa Ssamka, qui est toute froissée maintenant. Je la repasse du plat de ma main, vigoureusement, et petit à petit je déride les visages dessinés, puis je découvre les mots qu’on a tracés ensemble. Mes yeux brillent en formant ces lettres qui, pour le premier matin de ma vie, ont un sens: S, A, M.

Va pas croire que c’est déjà la gloire hein, simplement moi cette histoire, je la prends très au sérieux, tu comprends.

Je cours m’isoler dans mon coin de paradis avant que les autres se réveillent, alors je galope jusqu’à la décharge, pour être seul, pour serrer mes petits bonheurs, pour écrire des S des A des M des H, sur le sol, sur les arbres, sur les tuiles, partout. Et la vérité, surtout pour chasser des trésors. C’est la fille au couscous du vendredi qui m’a raconté cette histoire et je te jure, ça m’a carrément tué. Enfin non mais bon tu comprends.

Figure-toi, j’ai inventé des milliards de dizaines d’histoires et de trésors planqués dans ma rue, des trésors sous toutes les formes, en danones, en bonbons, en cocas, en pièces d’or et de diamants, en viande, en capes magiques, en vélos, en jouets etc.; et moi j’ai cherché sous les ordures, j’ai fouiné dans les sacs, comme un explorateur, ou un truc très fort qui mérite qu’on en fasse des films et des émissions sur la télé de l’Oncle Aziz l’épicier! Tu sais que c’est tellement fort, que ça passe que en français sur sa télé, c’est dire hein. C’est pas pour tout le monde!

Des jours entiers, j’ai exploré mon île à moi, et parfois la nuit aussi, pour que personne soupçonne mon secret et trouve le trésor avant moi. Ah la la oui, c’est rudement fort, ce que je fais, dis donc!

J’imagine que depuis des siècles se cache un trésor dans ma rue, et que le héros qui va enfin enfin le retrouver c’est moi, et ouf heureusement que j’existe parce sinon, tu comprends alors, le monde serait bien embêté.

La vérité, mon île à moi, elle pue, et c’est même pas une île pour de vrai, mais bon, tu sais.

Pendant que je te parle je viens de faire des découvertes extraordinaires: je sors de plastiques gluants des lunettes noires qui leur manquent des verres, des billes de toutes les couleurs, une savonette à la rose, des chaussettes trouées, un t-shirt tout noir d’avoir été tout blanc, etc. J’ai même déniché mon repas, que je vais vite planquer dans une cachette, que même à toi je vais pas dire!

J’extirpe aussi des cartons de lait, des conserves, des feuilles, et tout ce qui contient des chiffres, des lettres, des trucs à lire, maintenant que je sais lire. Je les aligne sous mes yeux et alors, moi je reconnais les S, les A, les M, les H, les F et je t’assure que j’en peux plus tellement c’est dingue.

Tiens! Encore un trésor! Je sors un petit livre dévoré par les chèvres et les escargots, et même si c’est très idiot de leur part, je leur en veux pas trop, qu’elles sont jamais allées

à l’école pour savoir que c’est pas vraiment leur besoin primaire, tu sais.

C’est là que j’ai une idée fantastique. Je chausse les lunettes, je mets en rang les vaches, les moutons, les poules, les chèvres, les escargots etc., je me déguise en professeur miteux et je leur fais la lecture du petit livre, juste en regardant les images. Figure toi, c’est l’histoire d’une petite fille toute seule dehors, entourée d’un truc blanc qui couvre toute sa rue à elle, que je sais pas ce que c’est mais ça a l’air de lui faire bigrement froid. Elle a aussi l’air très très malheureuse. Il y a des tas de lumières et de boules sur les arbres, des gens qui vont et viennent, l’air heureux, qu’on pourrait pas croire qu’il existe un être aussi malheureux dans un si bel endroit.

La fillette regarde les familles se promener, manger, rire, acheter, et elle la pauvre, personne la regarde, et personne veut lui acheter ses allumettes. Personne. Alors elle en gratte une, et là comme par magie, elle voit dans la flamme une dame qui a l’air merveilleuse, et une table avec des tas de mets multicolores; et à chaque allumette qu’elle gratte, la magie opère, et c’est le bonheur de nouveau.

J’ai pas pu finir l’histoire parce que ces chiens d’escargots, ils ont dévoré la fin, alors je saurai peut-être jamais ce qui va lui arriver, à cette petite fille. Je me demande bien ce qui lui arrive, quand il ne lui reste plus d’allumettes dans la boîte?

Je relève la tête, pour jauger ce que ça leur fait, à mes élèves, une telle histoire. Tu parles, l’école, les histoires des autres, les autres et toutes ces conneries, la vérité, ils en ont rien à foutre.

Je suis pas resté en colère longtemps. Tante Saïda Bent L3aouja est venu m’annoncer une nouvelle extraordinaire: enfin, enfin – enfin! -, tiens-toi bien, elle m’emmene avec elle au souk dans la ville, quelque part dans le monde à Casablanca, et moi je te jure, là, juste avec la joie, je crois que je vais au minimum éclater ou crever.

On s’engouffre dans une petite camionnette avec entrain. L’Oncle Aziz l’Épicier tourne le bouton de la radio et alors là, c’est parti, on chante, on danse, on bat des mains, on tape des pieds, des talons…! La camionnette crabote, boum bada boum, elle bondit, elle sursaute, boum bada boum badaboum, et la musique, clap clap des mains, youyouyous, clap clap, youyous boum bada boum. Quel fête! Tu aurais vu ça, ah la la toi aussi aurais voulu!

Subitement, la camionette s’arrête net, et alors là terminus tout le monde descend, pour la pousser par derrière de toutes nos forces avec les deux bras tendus. Il faut faire ça à chaque fois qu’il y a une montée, me glisse l’Oncle 9afez. C’est tellement drôle que même des inconnus sont venus nous aider, parce qu’ils ont rien d’autre à faire là tout de suite qu’ils étaient adossés au mur, et qu’ils en profitent maintenant pour acheter de bonnes actions, tu comprends. Moi j’ai pas trop saisi cette histoire et la vérité, la finance, c’est pas mon truc.

On a fini par remonter dans la camionnette, mais je crois qu’on est bientôt arrivé: chacun se prépare pour sa journée. L’Oncle Saïf planque son sabre sous le ventre et rôde ses ruses; L’oncle L’Haj se prépare à se rendre à l’administration, pour réclamer qu’il est vivant et qu’il existe; Tante Saïda Bent L3aouja se fait une figure hideuse et boîteuse, en pressant les yeux comme quoi elle est aveugle, et sort même une canne, ce qui finira bien de prouver aux autres que c’est une voyante. Y a que l’Oncle Aziz l’Epicier qu’est pas du tout content, mais alors pas du tout, parce que lui qu’il me dit, il est là pour acheter

des marchandises, et que tu comprends mon métier c’est de vendre. Je suis bien d’accord que c’est pas très logique tout ça, mais les adultes, que veux-tu.

Nous voilà arrivés, et alors là terminus tout le monde descend, s’éparpille et se précipite au devant de la foule colorée et compacte.

Tante Saida Bent L3aouja, elle m’ordonne de pas bouger de cette place, et que si je bouge, les autres vont me voler me violer me vendre et me faire exclave et des trucs qui me fichent une telle frousse que moi je te jure, j’ai déjà arrêté de respirer pour crever ou disparaître. Elle me fiche deux claques avant de partir, pour être encore sûre que j’ai bien compris ce qu’elle a dit.

J’extirpe de ma chaussette une boîte d’allumettes que j’ai chipée à l’Oncle Aziz l’Épicier.

Je m’assois dans un coin, tout seul, et je me concentre très fort, très très fort, si fort que je voudrais éclater pour avoir des pouvoirs extraordinaires ou vivre un moment fantastique, puis je gratte une allumette.

J’attends quelques secondes et j’ouvre les yeux. Rien. La flamme dévore le bâtonnet et me brûle les doigts. Une deuxième, Crac, Ouille! puis une 3ème Crac, Ouille, Ouille!
Je commence sérieusement à enrager de pas voir de table garnie, une dame merveilleuse et des tas de trucs extraordinaires, alors je trépigne, j’enrage, je tape du pied, tout seul comme un dingo fou furieux.

Mais ça marche pas non plus, toujours rien.

Il reste une seule allumette, alors je me rassois, dépité, désillusionné et encore plus que tout ce que tu peux t’imaginer. Je me demande encore ce qui lui arrive, à la petite fille, quand il ne lui reste plus d’allumettes dans la boîte?

Soudain, j’entends quelqu’un renifler. J’entends siffler ses poumons tellement qu’il se retient de pleurer et je te jure, ça me fend le coeur moi, et encore plus de pas savoir d’où vient ce triste râle. C’est là que nos regards se sont croisés, et sans savoir pourquoi, juste comme ça, je lui fais un sourire. Alors que sans blague, moi j’ai pas envie de sourire du tout. Elle esquisse un léger mouvement avec ses lèvres, mais comme elle a encore les yeux tout embués, je lui fais mon super sourire irrésistible, et là, figure-toi, ça a marché!

Elle me sourit et vient près de moi. Ses larmes ont séché, et heureusement parce que la vérité, elle était franchement moche avec ses larmes. Je remarque qu’elle a un gros bleu sur la joue, comme quand on joue à la bataille avec mes copains. Elle ébouriffe mes cheveux et me dit avec une douceur de gomme banane enrobée de sucre: “Merci”. Puis elle me glisse quelques pièces dans la main.

Tu te figures que je fais pas le finaud hein, et même si je sais pas pourquoi elle m’a dit merci, je m’empresse de fourrer les pièces dans ma poche ultra secrète.

Vite, j’ai une idée! Vite, je prends une feuille et je lui demande d’écrire: “D7IKA = DRIHMA “(Un sourire = Un dirham).

Je crois que ça y est, j’ai là un sacré filon moi! Je chausse les lunettes noires que j’ai dégotées ce matin, je ferme les yeux et je me dis que c’est encore mieux si les autres, ils croivent que je suis aveugle! La vérité aussi, c’est que moi, si je dois soigner la misère, je préfère pas la voir, seulement va expliquer ça.

C’est lancé. Mon affaire roule du tonnerre, moi je distribue les sourires et les gens leurs dirhams. Je fais tinter encore et encore mes piécettes avec mes doigts et alors je me sens tout de suite très fort et très beau d’être si riche, tu peux pas savoir!

Seulement le hic avec les gens, tu leur donnes ça, il te prennent tout ça je te jure. Peu à peu, ils ont commencé à vouloir plus qu’un sourire, à me raconter leurs histoires, leurs malheurs, puis encore plus, puis encore plus, ah la la c’est terrible. Ils m’ont pris pour un psychopathe ou quoi, sans blague.

La vérité, j’ai écouté des trucs affreux aujourd’hui. Affreux. Mais je peux pas te raconter parce que le secret professionnel d’abord, parce qu’un psychopathe, c’est un docteur d’état et je t’assure ici, on rigole pas avec les secrets d’état.

Mais alors, qu’est-ce que c’est triste à entendre, la misère. C’est là que je me suis débarrassé des dirhams, que j’ai donnés à un vagabond, parce que finalement, j’ai réalise que ça m’a coûté beaucoup de peines. Sans blague.

Tu sais, j’ai encore pris un sacré coup de vieux en quelques heures, et je finis par me dire qu’en définitive, à chacun sa façon d’être malheureux.

Les Oncles et Tante sont de retour, déjà! L’Oncle L’Haj est hors de lui et il crie très fort pour s’entendre parler. Il doit encore rester entre la vie et la mort quelque temps, parce que l’administration, il hurle, elle reçoit pas les morts le vendredi, encore moins à cette heure-ci, et que toutes manières qu’elle lui a dit, il a qu’à accepter maintenant qu’il est mort s’il veut réclamer par la suite qu’il est vivant et comme ça c’est réglé!

J’ai rien compris à cette histoire encore. Les adultes, je te jure.

Nous voici entassés dans la camionnette, qui nous kidnappe de nouveau dans notre rue. Boum bada boom, mais nos corps sont du plomb maintenant, clap clap, mais le coeur n’y est pas, youyouyous, mais la voix est traînante.

J’aperçois la fille au couscous du vendredi près de la bicoque de l’Oncle Aziz et je me dis qu’elle va encore me baratiner avec ses livres avant de filer à manger, mais quand même, j’aime bien. Seulement aujourd’hui, c’est moi qui en ait des tonnes et des tonnes à lui raconter, Hafsa, l’école, le dessin, la petite fille dans la rue, les allumettes, les sourires et je te jure, je crois que je vais m’étouffer tellement je débite tout en même temps.

Je finis par sortir le petit livre d’une autre poche secrète, et lui tends précieusement mon trésor.

– Oh! La petite fille aux allumettes! Elle s’exclame.
– Raconte-moi cette histoire. Qu’est-ce qui lui arrive à la fin, quand elle n’a plus d’allumettes?

Elle m’a lu “La Petite Fille aux Allumettes”. J’ai fini par connaître la fin de l’histoire, mais ne m’en veux pas, je peux pas te dire, je peux pas te briser le coeur, à toi aussi.

Tu réalises, j’ai chialé, chialé, je te jure, j’étais inconsolable. La fille au couscous aussi, elle s’est mise à pleurer. On est resté longtemps comme ça, à sangloter, la main dans la main. Puis elle est partie.

Comme la misère, ça fiche des crampes, je cours jusqu’à mon île, et creuse dans ma cachette secrète pour sortir le repas que j’avais planqué. Plus rien! Chen9our, le salaud!

 

Puis le paquet d’allumettes tombe de ma poche, et je me rappelle alors qu’il reste une allumette. Je m’assois solennellement sur une montagne qui s’est formée sur mon île, au milieu de la nuit noire, et je gratte l’allumette. Je ferme les yeux, et je la laisse se consumer un moment contre ma paume. Figure-toi, j’ai vu des choses merveilleuses dans ma tête. Merveilleuses. J’ai bu, j’ai mangé, j’ai lu, j’ai voyagé, j’ai chanté, j’ai aimé et des tas et des tas mais là j’ai pas le temps de te raconter, la flamme va s’éteindre et je veux m’endormir sur ces images merveilleuses. Merveilleuses.

 

Traductions
Sam Lgaouri: Sam l’étranger
Saïda Bent L3aouja: Saïda Fille de la Tordue L’Oncle Saïf: L’Oncle Sabre
L’Oncle 9afez: L’Oncle Je-sais-tout
Oueld L3aouja: Fils de la Tordue
Chen9our: Hâche