Le Marchand de Kermouss – #CasablancaLeFilm

Je le vois parfois, posté devant sa charrette au coin de la rue. Tantôt il vend des figues, tantôt il vend des pommes ou des raisins, au gré des saisons et des arrivages. Je m’arrête quelques minutes.

Un garçon d’une dizaine d’années se tient à côté du marchand de figues et il regarde l’étal avec convoitise, les yeux gourmands.

– Bonjour Monsieur! Je voudrais 3 figues s’il vous plait, demande poliment le petit garçon.
Puis il ajoute vite, en faisant mine de se pourlécher les babines:
– Les plus bonnes, d’accord?

Le marchand de figues esquisse un léger mouvement avec les lèvres. Le petit garçon sourit.

Silence. Le petit garçon observe la préparation des figues comme un cérémonial, le regard fasciné. Le marchand de figues enfile un gant en latex blanc, choisit une figue entre les peaux aux teintes vertes et dorées, saisit un petit couteau pointu, puis d’un coup vif et sec, il tranche les deux extrémités avec précision tout en conservant les têtes légèrement – mais fermement – attachées au reste du corps. Il donne encore trois coups lestes avec la pointe, puis détache la peau délicatement avec les doigts.

La figue dévêtie laisse apparaitre sa chair tendre et granuleuse sous sa carapace.

Le marchand tend la figue, et d’un geste de la paume, il la fait glisser entre les doigts du bambin, qui se démène quelques secondes pour qu’elle ne s’échappe pas, et la fourre vite dans sa bouche, l’engloutissant d’un trait. Il fait aussitôt disparaître la figue dans sa petite bouche, tel un serpent gobant un oeuf.

– Merci! Miam! Délicieuse! Choukrane!

– Pourquoi tu portes un gant? A cause des épines?

Le marchand de figues. Le teint brûlé par le soleil, la peau cuirassée, l’air rustre, les mains abîmées, le visage écorché. Il semble d’abord surpris par la question, puis attendri: il a souri avec les yeux. Le marchand de figues, peu à peu, laisse sa carapace épineuse découvrir son fruit tendre et savoureux.

Pendant qu’il répond, il continue de trancher les figues avec son coutelas.

– Oui, c’est pour me protéger des épines et je les mets parfois quand mes mains deviennent douloureuses.

– Je peux voir?

Le marchand de figues lui montre ses mains, les tourne, les retourne et durant quelques instants, le petit passe ses doigts avec une infinie douceur sur la peau calleuse et écorchée.

Puis avec ferveur, tout en gobant ses figues, la bouche pleine:
– Alors encore plus merci! Parce que quand même, tu dois avoir drôlement mal, Monsieur, pour pouvoir nous ramener des trucs aussi bons!

Le petit plonge tout sa main dans la poche avant de son jean, et essaie d’attraper des pièces avec ses doigts sales et poisseux. Ce n’est pas si facile, son poignet est bloqué, et ses doigts qui lui servent de pinces, dès qu’ils se saisissent d’une pièce, en laissent échapper une autre. Il réussit à en sortir 2! Puis il recommence l’opération 3 fois avant de sortir le tout.

Il compte, puis dit à voix haute:

– 7 Dh. Et 2 fois 3 égal 6. Voilà 6 dh Monsieur! Et merci pour ces super bonnes figues!

Rapide comme l’éclair, le marchand de figues lui fait glisser une autre figue dans la main:

– Cadeau!

Et, sans s’y attendre, au milieu de cette rue, au milieu du jour et des gens, cette scène.

Le petit garçon n’en peut plus de joie. Il prend le marchand de figues dans ses bras et le sert fort contre lui, puis essaie de se grandir en se soulevant sur la pointe des pieds, et dans un équilibre difficile, il dépose un baiser furtif et affectueux sur sa joue.

Le marchand de figues est ému.

Le petit garçon court à présent. Sa mère l’appelle: il grimpe dans un 4×4 luxueux. Le petit garçon se retourne et agite sa main vers le marchand de figues, dans un dernier au revoir. Ce dernier lui répond avec la main et un large sourire assumé maintenant.

Je suis encore là, près de sa charrette. Il me dit, la voix un peu rauque:
– C’est la première fois de toute ma vie, ma carrière, que quelqu’un me demande si mes mains souffrent. Qu’on me prend ainsi dans les bras. Cet enfant, il m’a fait sentir humain. Vivant.

Ses yeux brillent, et pendant qu’il me tranche quelques figues, j’observe sur le marchand de figues le pli d’un sourire discret et heureux.