Le gai pinceau – Les Pays Imaginaires

Il était une fois, dans un lointain lointain royaume, une blanche blanche ville.

Blanche? Ah bah! il y avait longtemps qu’elle ne l’était plus vraiment: il y avait maintenant tant de maisons et de monde et de bruits, que tout paraissait étroit, comme si la ville se resserrait à mesure qu’elle grandissait. Ses murs étaient étriqués, mal bâtis, ses bâtiments s’empilaient, gris et enfumés, et les maisons, laides, étaient plantées au milieu de tas d’ordures et de détritus.

Les habitants vivaient à l’étroit, on les voyait errer dans la grisaille, de plus en plus sales, coléreux ou taciturnes: ils avaient fini par se traiter avec le même mépris que leur ville.

C’était dans cette contrée morose que se déroula l’aventure que je vais vous conter.

Il vivait là un jeune garçon. Sa maison était entassée dans une allée exigüe et il lui suffisait d’enjamber la porte pour être dans le salon des voisins.


Le jeune garçon aimait vagabonder dans les ruelles désordonnées de la ville, où il pouvait contempler tout son gré les habitants. Ce gardien qui courait toujours essoufflé, un bras tendu derrière une voiture, cette dame qui promenait tous les jours ses cinq chiens  terrifiants, cette bande de jeunes qui jouait au foot quelle que soit l’heure et toutes ces autres figures qui peuplaient dehors. Il les guettait, les observait, sans jamais leur parler, leur adressant parfois un sourire timide lorsque leurs regards se rencontraient.

Un jour, en jouant avec de vieux cartons, il découvrit, enfoui dans un pli, écrasé sous un tas de vieilleries, un long pinceau. Le manche en bois avait verdi, les poils étaient raides et cassants. Il prit le pinceau, le lava avec de l’eau savonneuse puis l’essuya soigneusement. Il se nicha ensuite dans un coin de sa chambre et plongea le pinceau dans la gouache soyeuse. Doucement, il l’étala sur le mur. Jamais il ne se sentit si bien.

Dès lors, le jeune garçon et son pinceau ne se quittèrent plus. Ensemble, dans la chambre qui sentait les baumes et les essences, il racontèrent leur ville, ses gens, les plis de leurs visages, et ils peignirent sur les murs des mondes que mille mots n’eurent pu jamais exprimer.

Quelques années passèrent, le jeune garçon devint un jeune homme. Le temps et l’exercice avaient aiguisé son talent, il avait maintenant le coup de pinceau assuré et précis.

C’était à cette époque qu’il vécut cette curieuse aventure. Voici comment cela avait commencé.

Un matin qu’il se promenait dans les ruelles de la blanche blanche ville, il se figea brusquement. Devant lui se dressait un mur, grand, majestueux, blanc! D’un blanc immaculé. Il resta ainsi quelques minutes immobile, il la voyait déjà, oui! la fresque qu’il pouvait peindre.

Excité, il accourut le jour-même chez son directeur d’école pour l’enquérir de son projet et ce dernier l’encouragea vivement à le réaliser.

Toute la nuit, le jeune homme songea au grand mur blanc, et enfin, très tôt le matin il y retourna avec son pinceau, ses couleurs et sous le bras une petite échelle.

Pendant des heures, le pinceau entre les doigts, le geste caressant, il étala la gouache sur le mur: il esquissa dans mille formes et mille couleurs ce qu’il voyait de beau et de laid et de joyeux et d’injuste et de silences et de violences dans sa ville.

Les passants s’arrêtaient curieux, puis rapidement, un attroupement se forma. Chaque coup de pinceau agissait comme une poudre de magie; la bonne humeur finit par gagner la foule.

À ce moment, quelque chose de singulier courait dans l’air: il y avait longtemps que la ville n’avait plus senti son coeur s’ébranler.

L’harmonie fut interrompue par un coup de frein brutal, des hommes en uniforme descendirent brusquement de leur voiture, puis sans ménagement se ruèrent sur le jeune homme. Ils l’agrippèrent par le collet. Il manqua de trébucher, le pinceau rebondit sur le sol dans un bruit sec.

Les passants se dispersèrent, filant vite, les yeux baissés. La foule, lâche!

Le jeune homme fut jeté sans vergogne à l’arrière de la voiture et conduit au commissariat.

Durant le trajet, quatre hommes l’encadraient.

– La beauté? Ha! Avoue que tu complotes!

– Dessiner? Sur les murs. Un original, un fou, c’est donc ça?

– Alors on se prend pour un artiste? un drogué oui!

– Tu fais partie d’une de ces sectes satanistes, avoue! Un adorateur de Satan! Mécréant!

– Tu troubles l’ordre! Et tu créés un attroupement! Ha-ha! C’était une réunion non-autorisée?!

Doucement, il serrait le pinceau dans sa main, puisant dans le bois et la gouache la force nécessaire. De quoi l’accusait-on? Le jeune homme était terrifié, et il se voyait déjà pourrir dans un sombre cachot, très loin, très longtemps.

Ils arrivèrent au poste de police, et le voilà parqué dans un coin, entouré de ripoux et  de malfrats, traité comme le plus vil des criminels.

Combien de temps resta-t-il là, seul, dans le désarroi le plus total?

De temps en temps, des officiers passaient par là, lui filant une tape sur la tête et profitant du passage pour déverser une pluie d’insultes. Il était tour à tour traité de drogué, de voleur, de déviant, de pervers, de satan, et de tout cela à la fois.

Bref. Il sembla qu’on se souvînt enfin de sa présence: une troupe d’officiers s’avança vers lui, le chef au milieu.

Le jeune homme pressa ses doigts contre le pinceau.

– Alors c’est vous l’artiste?

Il n’eut pas le temps de répondre, les hommes s’empressèrent de faire part au chef de la nature de l’arrestation: le suspect peignait sur un mur, à coup sûr il complotait, ou se droguait, ou pire encore, allez savoir!

À la surprise de tous, le chef se tourna vers les officiers:

– Transportait-il quelque-chose d’illicite? Faisait-il quelque chose d’illégal?

Les hommes balbutièrent un non.

– Alors relâchez vite le jeune homme!

Incroyable!

Tout le monde le fixait, stupéfait.

Les officiers détachèrent les menottes en roulant vers lui de grands yeux menaçants.

Ils virent, encore plus surpris, le chef retirer son gant blanc et tendre la main pour le saluer.

– Nous avons laissé notre ville sombrer. Cette blanche blanche ville a besoin de vie, de couleurs… de renaître. Elle a besoin de ses enfants. Merci.

Il lui serra la main longuement, chaleureusement.

Le jeune homme n’en revenait pas.

Il quitta enfin le poste. Il était libre!

Il retourna aussitôt près de l’endroit où il fut arrêté: il fallait qu’il allât jusqu’au bout. Il retrouva son échelle et les pots de couleurs abandonnés devant la fresque inachevée.

De nouveau, perché sur l’échelle, il fit danser son pinceau et ses couleurs sur le mur. Et de nouveau, la foule l’entoura, les yeux brillants.

C’est ainsi que depuis ce jour, dans ce lointain lointain royaume, dans cette blanche blanche ville, en se promenant dans les ruelles, l’on pouvait admirer sur certains murs les fresques du jeune homme et de son gai pinceau.

On raconte que ce jour-là, dans le coeur des habitants, quelque chose avait bougé. Voyant leur ville s’égayer,  les hommes, peu à peu, la traitèrent avec moins de mépris. Même, ils la voulurent rendre plus belle encore, et petit à petit, la blanche blanche ville retrouva sa blanche blanche splendeur.

Ah! j’oubliais… et plus jamais, dans ce pays imaginaire, on n’inquiéta un artiste.

 

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