7it Ramdane – #CasablancaLeFilm

Aujourd’hui je me réveille et moi, je redoute déjà la journée qui m’attend. C’est qu’aujourd’hui, par un curieux accord tacite, tout le monde, mais alors tout le monde, va être énervé. Sans blague.


La folle journée commence dès le matin. Une cousine traine son teint blafard dans la cuisine, le nez retroussé, les lèvres plissées, les sourcils froncés.

Avant même que j’aie pu lui souhaiter un bonjour, elle crache, le ton rogue:

– Me parle pas ce matin.

 

Ses yeux exorbités et ses doigts nerveux me dissuadent carrément de lui parler et je te jure, moi je file vite, vite!

 

Je l’entends marmonner:

– Je sais pas comment je vais supporter tous ces gens énervés. Et sans café.

 

Je sors.

Une charge électrique court dans ma ville et partout, des étincelles crépitent.

 

Je traverse le boulevard fou-furieux d’ordinaire, hystérique aujourd’hui. Devant moi, une voiture attend patiemment que la pagaille des voitures, motos, taxis et bus passe pour se garer quand soudain, une autre voiture se faufile et lui fauche sa place. Le premier hurle à coup de klaxons et le second fait mine de l’ignorer, le regard dédaigneux.

– Chnou Zaama, tu m’as pas vu? et le clignotant?

– Me prends pas la tête, toi! C’est pas le bon jour. Pas bu de café, pas fumé. fils de &09!$`ù^:$&

– Fils de &09!$`ù^:$&

– Fils de &09!$`ù^:$&!

 

Et c’est parti. S’insultent s’empoignent se cognent. Se cognent s’empoignent s’insultent. Une foule les entoure vite et certains essaient de les séparer, d’autres se joignent à eux. 7it Ramdane.

 

Je continue ma marche.

 

Tout le long, des gars me toisent, insistants, et foutent dans leurs yeux libidineux tout ce qu’il peuvent pas dire aujourd’hui de désir et de vices. 7it Ramdane.

Parfois j’entends murmurer sur mon passage:

– Allahou ma 2ini sa2im.

 

Sans blague.

 

Je traverse un marché. Sont alignés en pagaille vendeuses et vendeurs de baghrir, de chebbakia, de jus, de sardines, de fruits et légumes, de cosmétiques, de chaussures, d’ustensiles, d’électronique. Soudain dans ce brouhaha, je distingue des voix:

– Pourquoi tu m’regardes, toi! De quel droit? fils de &09!$`ù^:$&

– Pourquoi tu m’parles, toi! De quel droit? fils de &09!$`ù^:$&

– Fils de &09!$`ù^:$&

– Fils de &09!$`ù^:$&!

 

Et c’est reparti. S’insultent s’empoignent se cognent. Se cognent s’empoignent s’insultent. Et de nouveau la foule qui les aide ou les raisonne.

 

Un peu plus loin, un homme hurle la mort, il est en train d’arracher son T-shirt en se contorsionnant sur l’asphalte, un couteau ensanglanté à la main. Il a l’air d’avoir mal, très mal: il lui faut sa dose.

 

Sur cette avenue, c’est la pagaille. Voitures, camions, camions-citernes, bus, car, charrettes, motos, bicyclettes, ânes, costumes-cravate, uniformes, amis, robes, jeans, bleu de travail, roulent les uns sur les autres, chacun essayant de passer à travers l’autre.

 

Un peu plus loin, un embouteillage: un bus a percuté une voiture.

 

Je m’arrête quelques minutes et j’observe la scène incroyable qui se déroule sous mes yeux: le chauffeur descend de son bus et pendant qu’il négocie avec l’accidenté, un gars qui passait par là, pieds nus, les yeux dans le vague, monte dans le bus et s’installe confortablement à la place du chauffeur, sans que personne ne s’en aperçoive. Puis, le bus de démarrer à toute allure.

 

À cet instant, j’ai lu dans les yeux du chauffeur de bus tout le tragique de situation et alors moi je ris, je ris, je ris. C’est que le chauffeur de bus avait oublié les clés sur le contact.

Bref, sur l’avenue, les hommes courent derrière le bus, essayant de stopper la course folle du chauffard en criant:

– Arrêtez bus. Arrêtez-le, c ‘est un fou! Il a volé le bus!

 

Je poursuis ma balade, riant encore quand soudain, un silence inhabituel s’abat. Je regarde autour de moi. La ville est maintenant déserte.

 

Je n’avais pas vu l’heure et en quelques minutes seulement, la ville s’est vidée de ses habitants et de ses ferrailles. Quelques taxis passent encore mais aucun ne s’arrête, malgré mes gesticulations: c’est qu’ils sont tous pressés de rentrer. 7it Ramdane.

Je dois t’avouer que je ne suis pas du tout rassurée de me trouver là, à cette-heure-là, ce jour-là, alors j’accélère le pas.

 

En face, une voiture fait un appel de phare. Un taxi! Je suis sauvée. Je grimpe.

 

– Mais tu es folle, toi! Tu es folle de trainer ici, à l’heure du ftour. Même moi je trainerai pas par là! Tu aurais pu te faire agresser, tuer, violer, voler!

– C’est que ça s’est vidé si subitement. Je n’ai pas senti le temps passer. Je dis ça sur un ton un peu dépité.

 

– 7it ramdane, tu dois faire très attention. Ah, ça y est, j’entends l’appel de la prière. J’allais fter* chez moi, mais à cause de toi, je suis encore coincé ici. Bon. Je vais m’arrêter, tant pis, on va manger ici.

 

Il freine brusquement en soulevant son frein à main, puis fourre sa main sous le siège et sort une serviette pliée en quatre. Il la déplie doucement, me tend deux dattes et lui en garde deux dans le creux de sa main. Il refourre une main sous le siège et saisit un petit carton de lait qu’il ouvre avec les dents. Il prend deux verres dans la boite-à-gants, les essuie avec la serviette et nous sert un verre de lait.

 

– Merci pour ce ftour à moul taxi.

Il croque la datte, siffle le verre de lait et me répond avec un petit sourire.

– Ne me remercie pas. 7it Ramdane.

 

Moi aussi je souris à ce ftour improvisé dans ma ville à présent silencieuse, apaisée. Généreuse.

 

*7it Ramdane: Parce que Ramadan

* Fter: rompre le jeûne.