L’Coiffeur – #CasablancaLeFilm

Il est parfois posté contre la vitrine de son salon, dans cette ruelle commerçante, la mine alanguie, une cigarette à la main. On le reconnait de loin, à sa pose distincte: un léger déhanché, genou plié à 90 degrés, pied scotché au mur; le coude en angle droit pour soutenir l’autre avant-bras, et donc aligner la cigarette pile au niveau des lèvres. Il la tient entre ses doigts longs et fins, et doucement tire des bouffées profondes qu’il resoufle langoureusement en volutes. Tout en lui a quelque chose de nonchalant.
 
Il est grand, gracile, des cheveux noirs de jais avec ce qu’il faut de gel pour briller, une fine moustache luisante, aux pointes légérement courbées, un pantalon parfaitement noir, parfaitement repassé, une chemise d’un blanc éclatant, et selon les jours, un noeud papillon ou des bretelles. Il me fait penser à un mélange du Sergent Garcia avec son look, et de Figaro avec ses manières. Je souris: c’est vrai, il a l’air d’un personnage attachant de la Comedia dell’ Arte, mais avec une touche singulière, précieuse. Il dégage une certaine classe languide, et surprenante dans cette rue modeste et populaire.
 
Lorsqu’il parle, c’est tout son corps qui est en mouvement, comme s’il était au théâtre, et qu’il jouait son personnage sur la scène urbaine.
 
 
De temps en temps, il fait un coucou de la main à ses clientes ou ses voisins commerçants, et avec une mélodie dans la voix:
 
– Ça va habibati?
 
Ou encore, avec un large sourire à la fois naturel, et qu’il dessine.
– Sabah al foul wa alyasmine!
 
Bref.
 
J’entre dans le salon, je veux rafraichir ma coupe.
 
– Bonjour habibati! Ach 7eb lkhater? Qu’est-ce qui te ferait plaisir?
 
– Une coupe.
 
– Bien sûr, installe-toi hbiba. Un café? Mets-toi à l’aise.
 
Avec une attention infinie, et en même temps les automatismes de l’habitude, il retire ma veste, tire une chaise et m’installe. Il interprète parfaitement son rôle, et il y prend soin et plaisir.
 
Pendant qu’il parle, il coupe mes cheveux, le mouvement leste, alangui mais assuré. Le salon est impeccable, et bien que très modeste, on sent que celui qui le tient est très soucieux de la propreté et de l’hygiène. Maniaque, dirai-je même.
De temps en temps, une des esthéticiennes vient lui souffler quelques mots à voix basse, lui courbe légèrement la tête, l’oreille tendue pour écouter le ragot, puis tous deux partent d’un bruyant éclat de rire.
 
 
– Tu sais, un coiffeur, c’est un psychologue. Un psychologue avec des ciseaux, haha! Il dit ça le sourire sardonique, l’oeil brillant, en claquant son ciseau en l’air. C’est très important. Quand une cliente arrive dans un salon de coiffure, il faut déjà comprendre pourquoi elle vient: veut-elle changer de look pour plaire à son mari, qu’il la trompe? malheureuse, heureuse, surchargé? dans une nouvelle phase de sa vie ou parce qu’elle est déprimé, parce que sa copine lui en a parlé, est-ce que c’est un coup de tête, passait-elle juste par là, ou était-ce une décision mûrie? En fonction de ça, on voit ce qu’on fait. JE décide si je prends cette patiente, hahaha non cliente, dans mon cabinet, salon, haha! Puis vient la question de la nature des cheveux: y a des clientes qui ont les cheveux de Tina Turner, et elles me demandent des coupes de Bjork… ou une frange! Il y a des bouchers – parce que je les appelle des bouchers, et ils coupent avec des couteaux, pas des ciseaux – qui acceptent de suivre le délire de ces dames! ! Tu as déjà vu un mouton avec une frange? Hahaha! Hbiba, relève un peu la tête. Faut pas faire n’importe quoi, avec les cheveux, il faut comprendre leur nature, leur mouvement, leur personnalité, leur envol. Comment ils sont mouillés, comment ils sont au sec, comment ils réagissent au type de climat où on vit, à la saison actuelle, au teint de la peau… Qui sont les cheveux… pour faire une vraie coupe. Awili je suis coiffeur, moi, pas boucher, hahaha.
 
Il roule des r entre le roucoulement quand il parle de choses tendres, et le roulement de tambours quand il s’emporte.
 
– Les gens sont fous, ils sont fous, ces marocains haha! Ils veulent ressembler à ce qu’ils ne sont pas, et finissent par ressembler à des horreurs. Ridicules! Je te jure. Ecoute ça. La grande mode en ce moment, c’est de changer la couleur de ses yeux. Tu sais, avec le laser ou je ne sais quel bizzarrerie encore. Tu as les yeux noirs, tu les rends verts, bleus. Il y a deux mois, je rencontre un vieux copain de classe. On se dit bonjour, et je remarque que quelque chose en lui est changé. Il a des yeux verts. Verts clairs, comme chi panthère ou chi chat… j’en avais mal aux yeux! Ca me surprend, parce que je me souviens de lui, un laideron brun, des yeux noirs, des cheveux frisés à trancher au sang une main qui les caresse… Khaybou3, mon Dieu, laideron! Et maintenant, des yeux verts! Je lui dis: tu as fait quelque chose à tes yeux? Il me répond, effronté: non non. – Tu as changé leur couleur?? – Non, j’ai toujours eu les yeux verts. T’as juste oublié. Puis il a vite filé. Hahaha! Il voulait me la faire à moi, me faire croire qu’il a toujours eu des yeux verts et que c’est moi qui ai oublié. Je me souviens très bien du laideron aux yeux de corbeau mon chéri, haha! Hahaha! Tu as vu où on en est arrivés? Ils vont faire ça chez n’importe qui, à des prix ridicules, et ça vient frimer sous ton nez!
 
Les mèches humides tombent sur le sol, pendant que l’esthéticienne balaie autour de moi, le regard vague, le geste nonchalant.
 
– Il y a des clientes parfois insupportables. Tu sais, je ne me casse pas la tête moi. Il y a 2 clientes, mon Dieu, quelle horreur. Elles sont venues la première fois pour une coupe, des pestes, awili insupportables. Elles sont revenues un mois plus tard, et moi je pense tout de suite, awili awili, comment me débarrasser d’elle? Elle me demande combien le brushing: je lui réponds 200 dh! Hahaha, elles ont fait demi-tour tout de suite! Je fais ça parfois pour me débarrasser de certaines clientes. Hier, une cliente est venue pour une coupe, je lui ai dit 1500 dh. Tu sais quoi? Elle a dit d’accord! Mon Dieu, je me suis bien fait avoir hahaha! 2 heures avec cette horreur.
 
– Voilà habibati! Bsehha! Bsehha ou rahha ma chérie!
 
Je le règle et le remercie.
 
– Reviens-nous bientôt voir ma chérie! il me lance, en sortant une cigarette de son paquet soigneusement rangé dans une pochette en cuir brodée.
 
Je remonte la petite rue commerçante. Je tourne une dernière fois la tête en direction du salon: il est là, posté contre sa vitrine, dans sa pose si distincte, toujours alangui, toujours souriant, toujours sa cigarette à la main, le visage brouillé par ses fumées langoureuses.