Le Ballet Pantomime

“Que diable allais-je faire dans cette galère?”*. 


Je ne sais pas bien comment j’ai atterri ici, et pendant que je me pose la question, moi, j’ai la tête fourrée dans les bras d’une lointaine cousine que je connais pas et qui se croit obligée de m’étouffer entre ses seins pour bien montrer qu’elle est ravie d’accueillir la fille de la fille de l’oncle de son grand-père chez elle. Ou un truc comme ça. Sans blague.


Bref. la femme, la cinquantaine entamée mais l’air beaucoup plus, m’installe avec cérémonie dans son petit salon marocain. 

Elle s’assoit quelques minutes avec moi, me demandant si ça va, oui merci, et elle, ça va? oui merci, et son mari, ça va? oui merci; elle cite ainsi un à un tous les membres de la famille proche et lointaine pendant que j’opine des oui merci.

Je réponds mécaniquement à ses politesses et j’observe cette femme qui laisse au premier regard une impression étrange. Elle porte une robe de chambre enfilée de travers, usée, couverte de peluches et des tâches jaunissantes par endroits; sous le vêtement long aux manches légèrement bouffantes, une superposition de sérouals amples en coton s’échouent inégalement sur des pantoufles en fourrure ornées d’une fleur au milieu. 

En dépit de son accoutrement, on devine une beauté ruinée par le temps, une richesse ancienne minée par l’économie.


Subitement, elle s’approche de moi et sans crier gare, elle se met à caresser mes cheveux, le regard doux et vague, un peu absent:

– Que tu es jolie! Profites-en, va! ça ne va pas durer. Moi j’étais belle, si belle, ah si tu avais pu voir comme j’étais belle. Tous les hommes me convoitaient. J’étais belle, si belle… J’avais de longs cheveux soyeux, blonds, une peau blanche, blanche, douce… Regarde-moi maintenant…. Tu es jolie, tes cheveux sont doux… Mais tout ça va disparaître.


Elle continue de me caresser les cheveux, sa main de plus en plus crispée. 


“Que diable allais-je faire dans cette galère?” 


Puis, aussi subitement qu’elle s’était approchée de moi, elle disparaît dans un couloir et me laisse plantée seule au milieu de la pièce.

Le salon est à l’image de sa maîtresse: une élégance défraichie et une odeur de renfermé mêlée à un vieux parfum de rose.


Soudain, je sursaute. Des cris étouffés.


– Si, tu descendras, j’ai dit! 

– Je ne veux pas! s’écrie une voix de jeune fille. S’il vient, je vais vous fiche la honte.

– Chuuuut! On va t’entendre en bas, il y a quelqu’un, qu’est-ce qu’on va penser! Tu es une honte. Une honte pour moi, pour la famille.


Son père:

– Mais elle est si jeune, laisse-là. Enfin laisse-là, donc.


– Tu m’as laissé ma jeunesse, toi? Tais-toi!

Comme elle a craché ça. Avec quelle rage elle a vomi ça.


Il se tait. 

– Ta tante a appelé, son amie veut marier son fils, elle m’a prévenue qu’ils allaient passer à l’improviste dans dix minutes. Ils veulent te rencontrer.

J’entends les protestations du père et de la fille, et ça la fait gronder de plus belle.

– Tant pis, ils seront là cet après-midi et je te jure, tu as intérêt à bien te tenir. Tu crois que tu as la choix? Tu crois qu’il y a le choix?! Un avenir brillant. Une grande famille. Qui, qui, quelle folle n’en voudrait pas? hurle-t-elle la voix stridente, comme prise d’un accès d’hystérie. Comment ça pourquoi? parce que je l’ai décidé.


Je m’enfonce davantage dans le matelas, contre le mur, dans le coin le plus sombre du salon: sans blague, moi, je suis pas à l’aise et j’ai juste envie d’être ailleurs, de m’effacer, tétanisée d’être précipitée malgré moi dans l’intimité de cette famille. C’est terrible. Terrible.


– Ils seront là dans 10 minutes. Allez vite! Elle ordonne, péremptoire.

Enfin, le silence. Un silence qui pèse des tonnes.


La mère s’habille, s’apprète, se pare, puis elle passe au salon, elle l’habille, l’apprête, le pare. 


La jeune fille est encore dans sa chambre, et je peux entendre d’ici le désespoir muet, la rage sourde, les hurlements étouffés de la malheureuse. 

Et moi je suis là, seule, à la fois ridicule, embarrassée, révoltée.


La sonnette retentit et la mère, faussement nonchalante, ouvre la porte. 


– Bienvenue, bienvenue, bienvenue!


Les femmes s’exclament mille banalités, se jurant entre deux bises s’être follement manquées, tout en pestant contre la ville et le temps qui éloignaient les familles les unes des autres.


Je sens soudain une présence dans la pièce et me retourne brusquement: la jeune fille est là, celle qu’on destine aux fiançailles, elle se tient devant moi, près de la porte, la moue rebelle, la mine renfrognée. Elle a l’air très jeune et déjà, indécente de beauté. 



L’hôtesse chaleureuse invite ses convives à rejoindre le salon et s’exclame, feignant la surprise:


– Oh ma chérie, tu es là? Regarde qui est venue nous rendre visite!


La jeune fille, tête baissée, entêtée, marmonne quelques mots inaudibles. Puis elle lève la tête une seconde, prête à les fusiller du regard, quand ses yeux butent soudain sur ceux du soupirant. Aussitôt son visage se déride, son regard s’anime, ses lèvres se plissent: je crois bien qu’elle se retient de rire. 

C’est que le prétendant est gros et courtaud, et son visage laideron est ravagé par de grandes oreilles décollées. Il marche à petites foulées, le torse bombé, en sautillant, comme s’il avançait sur la pointe des pieds. On voit bien qu’il essaie de gagner quelques centimètres et sans doute quelque importance. 


Les deux cousines s’assoient l’une près de l’autre, et un peu plus loin le prétendant. Ses jambes pendouillent légèrement en l’air, trop courtes pour toucher le sol et lui, embarrassé par ce matelas trop haut, essaie de poser au moins la pointe des chaussures.


– Tu nous apportes du thé ma chérie, demande la mère, la voix mielleuse.


Peu à peu, je m’échappe du salon, je n’entends plus rien, un silence sourd bourdonne dans mes oreilles pendant que j’assiste à la pantomime qui s’exécute sous mes yeux.

Elle ne va pas tout de suite à la cuisine, la jeune fille contourne d’abord le salon et s’arrête pile derrière l’aspirant. Nos regards se croisent: elle me fait un clin d’oeil pitre puis se poste derrière son dos; elle prend soudain un air bouffon, puis mime un bossu, un idiot, un bigleux, un âne. Elle joue ensuite à se décoller les oreilles, se tordre la bouche, gonfler son ventre: elle le singe dans une série de mimiques et de personnages grotesques et elle a un mal fou à se retenir de rire. Elle laisse échapper parfois un souffle qui la trahit quand elle se met à pouffer.

Elle s’engouffre enfin dans le couloir et disparaît dans la cuisine: elle revient un plateau de thé à la main, l’air amusé, la lueur taquine. Au moment de passer le thé au prétendant, l’effrontée s’arrête une seconde de plus, une seconde insistante et pleine de défi; lui, déstabilisé, elle, insolente de beauté: l’infâme rougit jusqu’aux oreilles et saisit le verre de thé brûlant, les yeux fuyants.


La comédienne fait de nombreux va et vient, prenant soin de passer derrière le jeune garçon pour rejouer, inlassablement, le ballet bouffon sans que personne ne la voie, sauf moi. Autour de nous cependant on commence à se douter de quelque insolence, sans être sûre de bien savoir laquelle: je crois que nos rires étouffés nous avaient trahis.


Bref, voyant qu’il n’y avait finalement rien à en tirer, de cette gamine, le chaperon se lève et invite son fils du regard: il est temps de partir. La mère les raccompagne jusqu’à la porte, et les deux femmes s’embrassent une dernière fois avant de se promettre qu’à l’avenir, elles essaieront de vaincre la ville et le temps pour se voir plus souvent, la famille.


La porte aussitôt fermée, j’entends un cri. Je sursaute. Le burlesque cède à présent la place au tragique et sous mes yeux se joue un ballet où la mère exécute une danse de la fureur: elle se fiche des claques douloureuses sur les joues, puis sur les cuisses, elle s’arrache les cheveux, mime le couteau planté dans son coeur, menace de ses mains d’étrangler sa fille, feint l’évanouissement et la crise cardiaque, puis enfin elle se laisse choir, magistrale, sur le matelas du salon. 

En même temps qu’elle déploie les bras dans de grands gestes d’emphase, la tragédienne blâme la fatalité et maudit son destin funeste.

Bref. Moi, je quitte la maison sur la pointe des pieds. C’est que je voudrais surtout pas me faire remarquer en train de filer et, à cet instant j’aurais tout donné pour disparaître, loin, loin.


– Tu t’en vas? 

Merde.

Cette fois, la mégère me caresse la joue, et sa main crisse sur ma peau, comme du papier de verre. Je recule d’horreur.


Enfin, je réussis à m’échapper. Dehors, j’entends encore la harpie monologuer d’une voix stridente et maintenant, elle hurle qu’elle était en train de ruiner sa vie. 

Sans blague. Sa vie.

C’est terrible. Tout ça, c’est terrible.


“Mais que diable allions-nous faire dans cette galère?”



* “Que diable allait-il faire dans cette galère?” Scapin, dans Les Fourberies de Scapin – Molière

 

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