La Cité Bleue

Je suis aujourd’hui voyageuse sans bagages, flânant seule et légère à la découverte de cette médina bleutée, singulière, enchâssée de murailles en pierre et de vallées verdoyantes.


Je m’égare dans le labyrinthe de ses ruelles veloutées, étroites et farceuses, et pendant des heures, moi, je vagabonde entre d’interminables pentes et cul-de-sac, sous l’oeil fixe ou amusé des habitants adossés contre leur porte.


Ici, les passants marchent avec nonchalance, entre les étals de fruits, de légumes et de bric-à-brac; les badauds se mêlent aux foules, ils écoutent, observent, colportent, saluent et poursuivent leur errance; les enfants font claquer leurs sandales en dévalant les allées pavées, essoufflés et riant aux éclats; les vieillards remontent cahin-caha la pente, à tout petits pas, aidés par un bâton; les chats se prélassent sur les patios ou gambadent entre les  tuiles rouges et les fenêtres ornées de pots de géraniums suspendus; les commerçants attendent leurs clients, assis sur une chaise, après avoir soigneusement disposé leur marchandise colorée contre un mur, parterre ou derrière une petite vitrine poussiéreuse; les rôdeurs à l’affût guettent des clients pour fourguer leur poudre illicite; les artisans dans leur bicoque peignent, scient, sculptent, martèlent, tissent, cloutent, tannent, éclairés par une bougie ou une  lucarne, et, plongés dans leur ouvrage, ils travaillent au rythme des mélodies de Oum Keltoum ou de Mohamed Abdelouhab.

Ici, le bois, l’argent, le fer forgé, les arcades, les arabesques, les mosaiques, les laines, les tapis, les savons, les épices, les bijoux, les huiles, les olives, les poudres colorées, les vêtements chauds, les fruits secs, se déploient dans un tintamarre de couleurs et d’odeurs et de sensations.



Bref. Je traine et j’observe, transportée par une douce allégresse, quand je m’arrête devant une petite bicoque sombre, au plafond très bas. J’entre.


Une puissante odeur de laine et de tabac me fouette le visage. Un vieil homme tient l’équilibre sur une chaise bancale, le coude appuyé contre une antique table en bois. Le tisserand, un air de vétéran au regard malicieux, porte une tagguia sur la tête et un sweet rose, et il tire de temps en temps sur une longue pipe en bois. En face de lui, son ami  tripote une télécommande pour régler l’image grésillante de la télévision.


– Rentre, rentre. Assieds-toi. Non, ici, mets toi à l’aise. Ou viens plutôt là, tu seras mieux. Ou viens, viens plutôt en face de moi, que je t’aie sous les yeux.


– Bon, ne sois pas choquée, je fume du Kif, c’est marocain et moi je suis marocain. Je suis marocain et ce qui fait de moi un marocain, c’est 3 choses: le kif (parce que le kif c’est marocain, le tabac américain et le hashish, une poudre dégueulasse qui a rien de marocain), Chaouen, et tisser en écoutant Oum Kaltoum, Radia Allah 3anha.


Il déballe ça en riant, avec son accent chaouni chantant et prononcé. Par moments, il parle si vite que sa langue lui échappe et engloutit dans sa bouche édentée quelques consonnes et voyelles .


– Marocain oui! J’ai fait des guerres, moi, j’ai fait tout le maroc, je le connais de long en large. Un jour, j’étais gamin et on m’a annoncé que j’étais promu soldat. Seconde classe. Haha moi j’ai dit non non merci, gardez vos honneurs, j’ai rien demandé moi! Soldat seconde classe, haha! Tu sais ce qu’on dit: Seconde classe: louel fel 9ertass, lekher fel khlass! Premier à être tué, dernier à être payé!

– Tu sais gamine, j’ai fait tout le Maroc, villes, villages, douar, et Chaouen, c’est la plus belle ville au Monde. J’y suis né et j’y crèverai, vois-tu. La grande ville! Pouah! Si tu vas vivre dans un quartier populaire, tu vis sous des tulles ou du béton gris, entre les charettes et la saleté, si tu vas vivre à Anfa…


Il se met soudain à mimer un bourgeois avec des tas de manières.


– Ah la la, Anfa, tu as des trucs même pas humains qui clignotent en rouge ou en vert pour t’ordonner d’avancer, de reculer…!  Des feux rouges… Touzzzz. Tu me vois, moi, vivre là-bas? Touzzzz ! Ici, j’ouvre la porte, je crie: Mohammed, demande à Said de passer. Il passe. Et voilà. Dis-moi, tu aimes Oum Kaltoum, Radia Allah 3an8a? je connais toutes ses chansons par coeur, laquelle je te chante? Tu n’es pas marocain si tu n’aimes pas Oum Kaltoum. Quand je tisse, c’est elle que j’écoute. Radia Allah 3an8a.


Il s’arrête de temps en temps pour rire, reprendre son souffle et tirer sur sa pipe, après l’avoir plongée dans une poudre tassée dans un bout de sac plastique.


– Quel âge as-tu?


– 35 ans!

On rit.


– Pourquoi vous riez? Bah oui j’ai 35 ans, moi. Je compte pas les années passées à dormir. Dans ta journée, on te compte pas des heures de travail  quand tu ne travailles pas? Bah c’est la même chose pour la vie. Quand je dors, je suis mort, donc au total, j’ai vécu 35 ans. 


On rit de nouveau.


Je le remercie pour ce moment et poursuis ma balade dans la médina. Je m’arrête cette fois dans un café devant une place animée. Un casawi, la trentaine fringuante, sirote un thé, une vieille anglaise se gorge de soleil et de jus d’orange pressé et un garçon de café commente les actualités tout en guettant avec attention les touristes.

– Aujourd’hui, c’est la grève générale dans le pays. Pas de transports, pas de banques, pas d’écoles. Les syndicats se sont mis d’accord aujourd’hui!

Soudain, il dit en riant:

– Nous on a un syndicat des musulmans au Maroc, représenté par un parti au pouvoir: lui est en grève générale, à vie, tous les vendredi!

Tout le monde s’esclaffe.

Le casawi:

– Eh dis, s’il y a pas de transport aujourd’hui, il y a moyen de faire un joli business! Imagine, tu as une voiture, tu emmènes les touristes ou ceux qui veulent partir aujourd’hui absolument… Y a moyen de se faire 1000 Dh, faaaacile!

– Ouais! J’ai un cousin qui a une vieille Mercedes.

Pendant quelques minutes, les deux hommes continuent d’imaginer un business florissant et des billets faciles. Je ne les écoute plus, mon regard est attiré par cet homme en face de moi, sur la place. Il porte un bonnet rouge trop grand et des lunettes de soleil pour enfants, jaune fluo, et il essaie d’attacher son âne contre un arbre. Je ne sais pas pourquoi, je repense à cet instant au personnage de Jou7a.


Soudain je sursaute. Un vieillard, une épaisse jellaba en laine marron et un bâton à la main, traverse la place en hurlant des imprécations:

– Que Dieu maudisse les fornicateurs! Que Dieu maudisse les femmes, créatures du diable.. etc. etc.

À cet instant, le vieil homme passe à quelques centimètres de l’âne. Le bourricot, visiblement agacé par les hurlements du vieillard, décide de défier l’orateur.

– Que Dieu …

– Hihannn hihannnn. L’âne hennit fort en montrant ses grandes dents au prédicateur furieux.

– Que Dieu …

– Hihannn hihannnn.

Et les cafés, les passants, les touristes, les flâneurs de rire aux éclats.

– Que le Diable …

– Hihaaannnn Hihannnnn!

L’âne est maintenant déchainé et son maître, amusé, lâche la bride: l’âne insolent se rue sur le vieil homme, qui file à toutes jambes, en se retournant de temps en temps pour bastonner le baudet avec son long bâton.

– Maudit âne! Maudit âne!

Toute la place se tord de nouveau de rire.

J’ai fini mon thé. Je laisse le casawi et le chaouni à leur projet de transport et reprends ma balade. Cette fois, je m’arrête devant une porte. Je monte les marches. Je pénètre dans une pièce tapissée de tableaux et de visages imprimés en noir et blanc, et tout autour, sur des tables ou des étagères, de vieux albums photos, des livres, des affiches, des cassettes, des disques… sont soigneusement disposés et classés par nom, par genre et par date. 

Un homme est assis là, peut-être 70 ans, un regard serein, un air de doyen savant, modeste et apaisant. Il m’invite à m’assoir et demande au garçon qui était là:

– Tu peux aller chercher du thé? Pour moi sans sucre et sans feuilles de menthe. Ramène aussi s’il te plaît des beignets. Tu veux des beignets, ma fille?


On bavarde un moment autour d’un grand verre de thé brûlant. Il me raconte:

– Connais-tu cette légende chaounia? La légende de Aïcha El 3adouia. Elle est enterrée là-haut, sur la vallée. On raconte que Aïcha El 3adouia lavait son linge au bord de la source quand soudain jaillit un jinn, qui lui demanda de faire un voeu. Elle demanda un sac d’or. Son voeu fut exaucé et la femme rentra dans sa mansarde, heureuse de cette rencontre que le destin avait mis sur son chemin. Elle conta sa chance à son époux, qui fut d’abord enchanté par la nouvelle. Puis le mari, un homme avide, une fois la surprise passée, lui reprocha de ne pas avoir demandé plutôt deux sacs d’or. Fâché, il décida de se rendre lui-même jusqu’à la source d’eau.  

Pendant qu’il raconte, le vieil homme interrompt parfois son récit pour se moucher. Il prend tout son temps: il fouille un moment dans sa poche profonde, sort son mouchoir en tissu soigneusement plié, se frotte le nez et replie le mouchoir. Enfin il reprend son récit.

J’ai loupé un bout de l’histoire. Comment l’époux était-il mort finalement? Noyé par les 2 sacs d’or trop lourds, ou bien s’était-il endormi puis noyé, dans l’attente du jinn? Je n’écoutais plus, je regardais cet aïeul, le front serein, les yeux animés, le sourire paternel, me raconter cette légende.


– Tu sais ce qui nous manque? C’est de documenter. Ces histoires-là meurent avec leur conteur et si on ne les écrit pas, si on ne s’attache pas à documenter l’histoire de nos histoires, c’est toute une culture qui disparaît, puis qui meurt.

J’ai un sourire au coeur, et subitement, une sérénité d’antan, une nostalgie tendre, que je ne saurais expliquer, m’envahissent.

Je reprends ma balade et continue de vagabonder, voyageuse sans bagages, entre les allées blanches et bleutées, un peu étourdie, un peu envoutée.  

 

Crédit Photo: Adnan Hakkoun

 

 

 

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