Casablanca, je t’écoute! – Les Folles Histoires de Ahlem B.

Casablanca aujourd’hui. Je ne veux pas la raconter, je ne vais pas la regarder. Non, j’ai besoin de l’écouter.

Je ferme les yeux.

Sur ce grand boulevard, c’est le tintamarre:  j’entends le cri suraigu des klaxons, la friture des radios, le bourdonnement des motos, le râle des bus, le grondement des moteurs, le vacarme des charrettes, le marteau des tâcherons, le tempo des couturières, la cadence des ouvriers, le battement des piétons, le cuivre des ferrailleurs, le tintement des serruriers, le frottement des cireurs, le fracas des ménages, les sciures des menuisiers.

Brouhaha atone joué simultanément en mineur et majeur, sans intervalles, sans nuances, triste et joyeux, confus et tumultueux.

Dans ce marché, j’entends les cris de la ville, les vocalises de ses marchands de fruits, d’ancien et de bricoles qui animent la place à la criée.

Un peu plus bas, sur cette avenue se déchaine un Rock effréné, farouche. Des jeunes en voiture se coursent: ils tiennent le volant comme des guitares électriques, et ils grattent avec fureur les cordes contre l’asphalte. Je perçois les pulsations de leur révolte, pieds sur la pédale, et les vibrations fougueuses, déjantées, furieuses, qui vrombissent de leur grosse caisse. Tout au fond, discrète et présente, la basse rythme le tempérament des bêtes de scène.

Le feu rouge en lamento rassemble la complainte des mendiants, le gémissement des malades, l’élégie des réfugiés, le geignement des flemmards et le bêlement des travailleurs.

Dans ce quartier artisan, une mélopée au ton éraillé s’élève, dans celle-là résonne encore le canon des notes andalouses. Là-bas, l’écho du bendir fusionne avec un air taquin de Hoba Hoba; ici s’élèvent de la terre les mélodies de l’exode, du montagnard et du nomade, souples, rigoureuses, et leurs notes entêtantes, envoûtantes, tournoient dans l’air, prises dans un tourbillon continu, aliénant, psychédélique ou mystique.

 

Un autre quartier, un autre tempo.

Une autre rue. Bémol.

Une autre allée, une nouvelle cadence.

 

Ici, un vieillard en béret, sa canne joue des claquettes sur le trottoir, les cliquetis guillerets de ses talons enchantés vont chercher leur journal hebdomaire. Le pas lourd en tambour d’un gros bedonnant, le blues du vagabond avec sa bouteille d’éther, les pieds en baguettes de cette grande dégingandée. En face, un groupe d’adolescents, torse nu, couverture jetée sur l’épaule, avance comme des loups en meute au retour d’une attaque sauvage, dans un mouvement pesant, acide, cuivré, puissant.

Deux gamins bras-dessus bras dessous rient pour rien, et marchent dans un air insouciant d’harmonica.

Des escarpins pianotent lestement sur les pavés.

Les ruelles se déroulent dans une succession de notes envolées: arpèges du mystère, de la peur, des pleurs, de la misère, de la frivolité, de la joie, du crime, de la corruption, de l’injustice.

Les façades ravagées des immeubles se suivent comme autant de partitions dissonantes.

 

 

A présent le soleil se couche. Le bleu est tout chose.

Une petite brise se lève, le frémissement des feuilles me fait frissonner: dans un demi-soupir, elles jouent des croches contre le vent doux qui murmure au creux de mon oreille l’ harmonie des secrets universels.

Une certaine langueur me gagne.

Je lève les yeux. Au dernier étage, un homme se fraie un chemin dans le balcon confiné, un mégot aux lèvres, un verre de thé dans une main, un violon dans l’autre. Il pose le verre de thé sur le rebord, puis le mégot dans une toux étouffée, et s’installe sur une chaise en bois. L’homme prend tout son temps. Puis, dans une longue caresse, le bras tendu, le violoniste frotte les cordes avec l’archet.

 

Je frissonne. Le temps marque mon corps d’une mélancolie intense: l’archet se répand sur mes veines, et les notes, comme des larmes, inondent ma chair.

 

 

 

J’écoute les bruissements de la nuit froisser la peau délicate des roses assoupies.
La nuit s’éveille.

Renversement.

 

 

Soudain, tonnerre dans le sol! des clameurs s’élèvent. La terre vibre. Ils ont marqué un but!
Dans le stade, c’est le chant des supporters: joyeuse, graveleuse,  furieuse, hystérique, partisane, révoltée, leur voix est portée par la puissance collective d’hymnes tonnés en choeur, et leur vibrato fait trembler les entrailles de ma ville.

Il est là, le peuple qui peut t’encenser, ou te renverser. La foule qui t’acclame, ou qui t’accable. Le peuple heureux ou en colère, le peuple repu ou affamé, la vox populi apaisée ou névrosée.

 

Puis la nuit tombe tout à fait. Il est tard. Très tard.

Un réverbère éclaire timidement un terrain vague et un carrefour étroit, irrégulier, stigmate d’une opération bouchère pratiquée sur la terre, grossièrement, brutalement, éventrée : il en demeure une cicatrice béante, laissant apparaître ses viscères sans pudeur. Des fentes creuses, sauvagement incisées, ruelles défigurées, où le caillou est le caillot, l’asphalte l’écorchure, le pavé la plaie, la rosée le glaire.

Les miaulements des chats percent la nuit comme des hurlements de bébés égorgés, à crever les tympans d’horreur. Le ventre de la ville se trouve ceinturé par des passages contigus et sombres, aux détours de ruelles inquiétantes qui appellent aux vices et aux viols. Les murs usés, balafrés par les feuillages et le verre, suent une humidité âcre, gluante. Repères lugubres où se tapissent des figures d’épouvantes.

Une femme en mini jupe, l’autre en djellaba, se disputent un bout de trottoir.

Une estafette s’est arrêtée.

 

Transe nocturne, peuplée de fantômes fluides et de silhouettes inquiétantes, âmes errantes de l’opacité qui jouent dans la nuit d’étranges chorégraphies.

Des cris. Des voix d’hommes et de femmes s’élèvent dans la nuit.

Un chœur mixte joue son opérette au détour d’un passage inquiétant, préambule d’un requiem pour le crime. L’aigu des sopranos perce la nuit tandis que les basses cherchent à placer leurs notes au milieu d’une cacophonie stridente de sonorités acérées, de vibrations incisives, furieuse désharmonie des notes, assommante symphonie des cordes. Peu à peu, de do en ré, de fa en si, les basses muent en ténors, car en colère, car émasculées, et cinglent ces furies d’aigus surgis de leur virilité meurtrie.

Les ombres dansent une gigue endiablée. Elles se découpent grossièrement dans l’obscurité. 

 

Un grincement me fait sursauter: une chauve-souris apparaît furtivement et forme un demi-cercle avant de s’échouer à la verticale en tournoyant dans l’air.

 

 

Il est cinq heures. Casa s’éveille à présent, suspendue à la brise fraiche de cette aube languissante.

Un parfum de café flotte: les volutes de fumées s’échappent dans l’air comme une clé de sol.

Les tables et les chaises démarrent leurs timbales sur les trottoirs.

 

Je rentre. La ballade est finie, mais dans ma chair se jouent encore les musiques de ma ville, comme si chaque vibration des sons avait embrassé les vibrations de mon corps et envahi ma fréquence.

 

Je m’endors.

Battement de paupières.

Une croche. Une double croche.

Battement de cils.

Un soupir.

Un demi soupir.

 

Silence.

 

Dans mon rêve se poursuit le silence.

Un silence assourdissant, un silence tourmenté, un silence revanchard qui monte crescendo, menaçant, cruel. Comme la foule dans le stade, comme le peuple qui gronde, comme la vox populi qui clame, le silence m’habite, me porte, m’angoisse.

 

Ce silence annonciateur, c’est le point d’orgue…. avant l’ultime reprise de l’orchestre.

Dans le silence vrombissant de mon rêve, le tempo de ma ville est suspendu à une note qui n’arrive pas. Sa révolte gronde au diapason pourtant. Mais le chef d’orchestre n’écoute pas.

Le temps est intense, les intervalles de plus en plus courts… et moi, je n’attends plus la reprise de l’orchestre dysharmonique.

Je la redoute.

 

 

Image de couverture: Crédit C215