Le Féministe – #CasablancaLeFilm

Hier matin, dans le taxi. Une femme s’assoit à côté de moi. C’est une bonne femme de quarante-cinq ans au regard doux et au sourire jovial. Le taxi, lui, est si vieux qu’il n’a plus une seule dent et si maigre que sa peau fripée lui colle aux os. Il dit d’une voix revêche:

– Montez vite mesdames! Quelle idée de me faire signe devant un arrêt de bus. Vraiment, vous les clients, vous nous demandez de faire de ces trucs! Ce n’est pas prudent!

On le regarde un peu penaude.

Elle:

– Je vais Boulevard xxx.

Lui:

– Vous préférez qu’on passe par l’avenue xx ou le boulevard xx?

– Ah je ne sais pas! Je ne connais pas à Casa, je ne connais que la maison de ma soeur, résidence xx au boulevard xx. D’ailleurs je ne connais que 2 endroits où je vais seule: chez moi et chez ma soeur. Je n’ai jamais marché à Casa.

Le taxi semble outré:

– Quoi! Vous ne connaissez pas votre ville, vos rues! Mais c’est pas possible!

– Ah moi je ne sais rien, rien de la vie et j’aime ça: ma soeur et mon mari s’occupent de tout. Je n’ai jamais acheté un fruit ou un légume, je ne connais le prix de rien, je n’ai jamais travaillé, je n’ai jamais marché dans la rue.

Elle dit ça en riant, ce qui met le brave homme en colère:

– C’est un scandale! Non, madame, non cherifa, c’est pas bien ce que vous faîtes, vous devez être une femme indépendante, une femme qui sait, une femme qui connaît la rue, les gens. Qu’arrivera-t-il si votre soeur décède? ou votre mari?

Ses yeux paniquent:

– Allah y hfed!

– Cherifa, on peut apprendre à tout âge. Ma mère, elle a appris à lire à 80 ans! L’autre jour, elle a lu des versets, pour la première fois de sa vie! Ma femme, elle est couturière, elle travaille, elle sort, elle est libre, elle est indépendante: C’est même moi qui l’ai exigé quand on s’est marié. Un mari qui aime vraiment sa femme ne voudrait jamais qu’elle puisse être dans la précarité! Votre mari est un fou, un irresponsable! Ce n’est pas bien pour vous! Qu’arrivera-t-il s’il disparaît?

Elle continue de raconter, en riant:

– Vous savez, jusqu’à il y a un mois, je pensais que l’eau et l’électricité étaient gratuits! Mon mari était en voyage pour quelques jours et j’ai reçu un avis de coupure: c’est là que j’ai appris qu’on payait ça! Mon frère, un jour, il m’a dit: tu n’es pas une femme, tu es une vache. Je ne sais rien faire: même mes vêtements ce sont ma soeur et mon mari qui me les achètent. Et je suis très bien comme ça.

Le chauffeur, hors de lui:

– Est-ce que vous vous écoutez parler?!

– Je crois que c’est la télé qui a fait ça: tous ces voleurs partout, ces meurtres atroce, ces agressions… j’ai l’impression que si je sors, quelqu’un va m’agresser, que tout le monde peut me faire du mal.

Nous sommes arrivés. La dame règle, salue et descend. Le chauffeur fulmine:

– Elle est folle, cette femme! Je lui souhaite sincèrement de ne pas vivre de tragédie qui la mette à la rue. Son mari, c’est un salaud: il ne lui rend pas service, sa soeur non plus! Qu’adviendra-t-il d’elle, la malheureuse? Mademoiselle, Mesdames, s’il vous plaît, soyez des femmes, soyez actives, soyez indépendantes. Nos marocaines doivent être des femmes capables!