L’Indifférence Urbaine – #CasablancaLeFilm

 
Je suis sur un grand boulevard. J’aperçois un vieil homme écroulé sur le trottoir, contre le panneau d’un parking. Ses mains tremblent, ses lèvres convulsent, et ses yeux sont vitreux. A ses pieds, une montre brisée, jetée à terre, un mouchoir roulé en boule et un sac en désordre.
 
Les voitures passent devant lui , ralentissent, le lorgnent avec insistance, curieux, puis accélèrent; les passants s’éloignent en pressant le pas et baissant la tête.
 
ça me fiche un coup. Personne ne s’arrête pour aider le malheureux, qui visiblement a besoin d’assistance sur cette grande artère de Casablanca.
 
Je ralentis le pas. Une seconde, cette pensée sournoise me traverse. Et si c’est un traquenard? Comme pour appuyer cette pensée, sans doute pour soulager ma conscience, je me dis que ça ne serait pas la première fois. Une seconde, puis je me rabroue et vais vers lui. Je lui demande s’il a besoin d’aide, ou d’appeler quelqu’un.
 
L’homme reprend peu à peu ses esprits. Il doit avoir environ 70 ans, des cheveux blonds clairsemés de blanc, des yeux verts profonds, et un visage usé, ridé, desséché. Ses pieds calleux, jaunes et striés sont protégés par de vieilles sandales adidas. Ses vêtements sont défraichis, troués par endroits, mais il ne dégage rien de misérable, au contraire, il a même une certaine classe, celle de nos anciens, rattrapés par la vieillesse et des pensions risibles.
 
– Vous avez besoin de quelque chose?
– Ch”ebba. Doua.
 
Un jeune homme, l’air sympathique, et qui passait à pied me voit de loin, m’interroge des yeux puis s’approche. Je sens qu’il vient aider l’homme, et en même temps, il se tient près de moi, en protecteur. Lui aussi, cette pensée sournoise l’a traversé.
 
– Ch”ebba. LDoua.
 
On distingue difficilement ses paroles. Il nous tend une bouteille d’eau vide et une boite de médicaments. On comprend qu’il a besoin d’eau pour ses comprimés. Le jeune homme court à l’épicerie la plus proche et revient avec de l’eau. Le vieil homme avale enfin ses pillules. Peu à peu, il recouvre ses esprits. Ses tremblements ont diminué, sa langue s’est déliée, et peu à peu, son teint reprend une couleur humaine.
 
– J’ai froid.
 
C’est vrai qu’il a l’air glacé, en dépit du soleil.
 
Le jeune homme sympathique propose au malade de lui apporter une veste: il habite à 2 rues d’ici. Il file à toute vitesse et me laisse seule avec le vieil homme.
 
– Personne ne s’est arrêté. J’ai eu ma crise d’épilepsie en face de gars en Range Rover, des barbes d’islamistes jusqu’aux genoux. Je me suis littéralement effondré devant eux. Leur femme emburquanée a demandé à son barbu de s’arrêter et voir, de m’aider. Tu sais ce qu’il a fait? Il a levé la main en l’air, lui intimant l’ordre de se taire et pour montrer qu’il s’en fiche, puis il a démarré en trombe. Je n’avais besoin que d’eau. Que d’eau! Les gens passaient leur chemin, alors qu’ils me regardaient à terre convulser, et moi je ne pouvais même pas parler. Personne ne s’est arrêté. Des religieux? Des religieux, mon cul! La religion, c’est ça, c’est la pratiquer tous les jours, au quotidien, – il pointe son index sur sa poitrine, – c’est le coeur. Le coeur et les actes! C’est pas ces barbes et ces apparats.
 
– Je suis diabétique et épiléptique. J’ai toujours mon traitement avec moi au cas où. J’ai travaillé 32 ans chez une famille, j’étais chauffeur. Ils m’ont chassé l’an dernier, quand je suis devenu trop vieux. Plus de travail, plus de revenus, pas de retraite, jamais déclaré, rien, c’est 32 ans fichus en l’air. Ces médicaments, c’est le RAMED. Sinon, je ne pourrais même pas me soigner. Regarde mes pieds. Regarde ces fêlures. Je ne peux pas les soigner. C’est en train de s’infecter. Tu crois qu’ils se sont rappelés de ces 32 ans de ma vie avec eux? Ils m’ont remercié, comme ça, du jour au lendemain.
 
Il poursuit en français: ” Tu sais, je suis un homme instruit. J’ai un bac scientifique et une licence en mathématiques. Il ne faut pas me juger à … C’est juste que…, il baisse le ton, une tristesse infinie dans la voix, …c’est juste qu’il a fallu se résigner. Courber l’échine. La vie. Je suis des années 60/70, de cette époque où on venait au secours des gens dans la rue, où on respectait les femmes, où on se souciait moins de se couvrir toute la tête qu’à être dans le bon, le bien. Les femmes. Elles sont précieuses. J’ai perdu la mienne il y a quelques années, elle a laissé un vide immense dans ma vie. Et d’adorables jumelles. Elles passent leur bac cette année, elles sont brillantes toutes les deux. Mais crois-moi, les hommes d’aujourd’hui ne valent plus rien. Zéro. Plus d’hommes. De vrais. Pfff religion tu parles! la religion, au fond, c’est ce qu’on fait de son ceur et de ses actions tous les jours.
 
Le jeune homme sympathique revient avec une veste verte, d’un vert rajaoui. Je le taquine:
 
– Rajaoui?
 
Il fait un bond en arrière.
 
– Non widadi! C’est juste que j’ai un blouson vert, ajoute-til, comme pour se justifier.
Le vieil homme tremble de froid, ses mains convulsent, mais il prend le temps de retourner la veste:
 
– Qu’est-ce que tu fais?
– Je n’aime pas le vert.
– Hahaha et tu crois que c’est le moment de faire des caprices?
 
On rit tous de bon coeur.
 
– Je suis Widadi. Et je n’aime pas la couleur verte. Même que je la déteste.
 
On rit de plus belle. Je me rappelle soudain de ce professeur d’arabe, durant une épreuve de bac, qui s’était entêté à ne nous distribuer que les brouillons de couleur rouge, en jetant les verts à la poubelle. Parce que verts, et que lui, widadi jusqu’au bout des ongles.
 
Bref, on l’aide à se relever et on appelle un taxi.
 
Le vieil homme s’en va.
 
Je remercie le jeune homme sympathique, le salue et décide de poursuivre ma balade. Tout le long, je repense à ce boulevard qui voit passer des centaines de voitures et de passants, je repense à cette vitesse et cette indifférence, à cette peur et ces préjugés qui, peu à peu, sur le béton, peu à peu, sur la brique et l’asphalte, nous ont fait perdre notre connexion avec la terre, avec nos racines, avec nous mêmes, et avec une partie de notre humanité.
 
L’indifférence urbaine, je la sens à présent dans mes talons quand ils s’écrasent sur le béton froid, impersonnel. Indifférent.
 
J’ai subitement envie d’enlever mes chaussures et marcher sur de la terre, sentir la pierre s’enfoncer dans mes pieds, la terre s’incruster entre mes orteils, salir mes ongles, j’ai envie de sentir les creux et les bosses et les plantes et les racines m”écorcher les talons.
J’ai subitement envie de me sentir humaine.
 

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